
Dans un champ de deux hectares près de Wirksworth, dans le Derbyshire, des rangées d’arbres poussent à l’envers. Leurs branches, guidées sur des armatures métalliques, dessinent des pieds, des dossiers, des accoudoirs. Dans sept à neuf ans, quand le bois aura épaissi et que les greffes auront tenu, on coupera ces arbres, on les séchera plusieurs mois, et on les livrera sous forme de chaises. Ce sont des chaises qui poussent, au sens littéral. Ce champ est le premier verger à meubles de Grande-Bretagne, porté par la société Full Grown, fondée en 2005 par Gavin Munro.
L’idée a l’air simple, presque enfantine. La réalité est d’une patience extrême. Gavin Munro a grandi à Matlock, à quelques kilomètres de là. Formé comme ébéniste, il a un jour travaillé le bois flotté en Californie quand une évidence lui est apparue : pourquoi couper un arbre, puis le déchiqueter, puis en recoller les morceaux, alors qu’on pourrait simplement laisser l’arbre prendre la forme souhaitée ? L’idée semblait évidente. «Comment est-ce que ça peut être aussi difficile ?», se souvient-il avoir pensé. Très difficile, comme il l’a découvert sur le tas.

La lenteur comme matériau
Le processus commence par la sélection des espèces. Full Grown travaille principalement avec le saule, qui pousse vite et se laisse guider facilement. Le frêne, le noisetier, le sycomore et le chêne entrent aussi dans la production, chacun avec ses contraintes : une chaise en saule prend quatre à cinq ans, une chaise en chêne peut exiger neuf ans ou davantage. Les jeunes pousses sont fixées sur des moules en plastique qui imposent la trajectoire. On taille, on greffe, on pince les extrémités pour orienter la croissance. On ne peut pas forcer : une branche torturée meurt et repousse ailleurs, ce qui décale tout. «Il n’y a rien de rapide avec les arbres», reconnaît Gavin Munro.
Une fois la pièce formée, elle est coupée en hiver, séchée pendant plusieurs mois, puis rabotée et polie à la cire dure pour révéler le fil du bois. Chaque chaise est d’un seul tenant, sans joint ni colle, ce qui la rend structurellement solide d’une façon qu’aucun assemblage ne peut égaler. L’arbre a lui-même soudé ses propres greffes. Le résultat est à la fois fonctionnel et considéré comme une oeuvre d’art : des pièces de Full Grown ont été exposées dans des galeries et des musées, aux côtés de noms comme Tom Dixon ou David Nash. Le Musée national d’Écosse en conserve en collection permanente.
Le prix le signe clairement : une chaise Full Grown se négocie autour de 6 500 dollars, parfois davantage pour les pièces considérées comme des sculptures. Les acheteurs, nombreux hors du Royaume-Uni, notamment en France et aux États-Unis, commandent parfois pour une date anniversaire et attendent sereinement la livraison. Il y a quelque chose d’anti-moderne dans ce contrat : payer aujourd’hui pour recevoir dans neuf ans un objet unique qui a grandi pendant tout ce temps.

La Full Grown Academy et la transmission
Alice et Gavin Munro ont lancé la Full Grown Academy pour transmettre ces savoir-faire rares. La «botanical craftsmanship», comme ils l’appellent, croise horticulture, design et sculpture vivante. Elle demande quinze ans d’expérimentation avant de maîtriser les réactions de chaque espèce selon les saisons, le sol et l’humidité. Former des apprentis n’est pas une mince affaire quand les résultats ne se voient qu’après cinq ans minimum.
L’approche fait écho à des pratiques très anciennes. L’ébénisterie traditionnelle mobilisait déjà des arbres centenaires. Mais là où l’industrie du bois a longtemps signifié abattage massif, transformation intensive et assemblages qui finissent par se décoller, Full Grown propose une logique radicalement différente : zéro déchet de bois, zéro colle, absorption de carbone pendant toute la durée de croissance. Chaque pièce est un puits de carbone vivant avant d’être un objet.
En France, l’écodesign et les matériaux biosourcés font leur chemin dans des domaines aussi variés que l’architecture, l’emballage ou le textile. Mais la fabrication de meubles par pousse guidée reste confidentielle. Des artisans comme Christopher Cattle au Royaume-Uni ou Richard Reames aux États-Unis ont exploré cette voie depuis des décennies, souvent en solitaires. Full Grown est la première entreprise à en faire un modèle économique reproductible, avec un verger structuré, des commandes enregistrées et un programme de formation.
Gavin Munro résume sa vision depuis son «bureau», le champ de Wirksworth, en regardant ses arbres-chaises incliner leurs branches sous le vent du Derbyshire : «Je pense que le futur, c’est la bio-fabrication, pas la manufacture. C’est la patience, plus que la production.» Il n’est pas pressé. Ses arbres non plus.
En bref
Comment Full Grown fait-il pousser des chaises ?
De jeunes arbres sont fixés sur des armatures métalliques qui imposent la forme d’une chaise. On taille et greffe les branches au fil des années jusqu’à ce que la pièce soit formée, puis on récolte et on sèche le bois.
Combien de temps faut-il pour obtenir une chaise ?
Entre 4 et 5 ans pour le saule, jusqu’à 9 ans ou plus pour le chêne, plus plusieurs mois de séchage avant la livraison.
Pourquoi ces chaises sont-elles si chères ?
Chaque pièce est unique, d’un seul tenant sans joint ni colle, et demande près d’une décennie de travail. Elles sont considérées comme des oeuvres d’art fonctionnelles, exposées dans des musées.
Quelles essences d’arbres sont utilisées ?
Principalement le saule, mais aussi le frêne, le noisetier, le sycomore et le chêne. Chaque espèce pousse à son propre rythme et offre un fil de bois différent.
Qu’est-ce que la Full Grown Academy ?
Un programme lancé par Alice et Gavin Munro pour transmettre les techniques de mise en forme des arbres, qui combinent horticulture, sculpture et design et demandent plusieurs années d’apprentissage.
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Article créé en collaboration avec l’IA.
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