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Essai visuel
Elles étaient 273, et pendant plus d’un demi-siècle, aucune n’a eu le droit de raconter ce qu’elle faisait de ses nuits. Recrutées à partir de 1943 dans le Women’s Royal Naval Service, les « Wrens » de Bletchley Park ont fait tourner Colossus, le premier ordinateur électronique numérique, deux ans avant l’ENIAC américain, selon IEEE Spectrum. Nous avons daté ce silence : 55 ans le séparent des 500 pages du rapport officiel sur leur travail, publiées en 2000, et 81 ans de la plaque que l’IEEE dévoilera sur le bâtiment, le mardi 29 septembre 2026.
Deux semaines pour apprendre un métier qui n’existait pas
Le recrutement commence en 1943. On choisit de jeunes femmes pour leur aisance en mathématiques ou sur recommandation appuyée, et on les envoie dans le Buckinghamshire sans leur dire pourquoi. La formation, d’abord dirigée par le mathématicien Max Newman, dure quinze jours.
Au programme : le calcul binaire, l’alphabet des téléimprimeurs, la lecture des bandes perforées. Au bout de deux semaines, un test. Le résultat décide du poste. Aucune ne sait qu’elle vient d’être formée à faire fonctionner ce que nous appellerions aujourd’hui un ordinateur.
Car c’en est un. Conçu par Tommy Flowers, ingénieur de la station de recherche des Postes britanniques à Dollis Hill, Colossus précède l’ENIAC de deux ans. Ce n’est pas une machine à calculer améliorée : c’est de l’électronique appliquée, à grande échelle, au traitement de l’information.
Le geste qui précède tout

Avant chaque passage, il fallait fabriquer une boucle. La bande de papier perforé était collée bout à bout, et le raccord devait tenir à plusieurs milliers de caractères par seconde sans céder. Dorothy Du Boisson a décrit le dosage exact : de la colle, un peu de craie française, un serre-joint chaud pour presser la jointure. Un geste d’atelier, appris en deux semaines, dont dépendait toute la nuit de travail.
Douze roues en face de trois
Le chiffre de Lorenz ne servait pas aux unités de terrain. Il protégeait les liaisons par téléimprimeur entre le haut commandement allemand et ses états-majors, à travers l’Europe occupée, l’Afrique du Nord et le front de l’Est.
La première machine est arrivée à Bletchley Park en janvier 1944. Colossus I alignait environ 2 000 tubes à vide ; Colossus II en comptait 2 400 et traitait jusqu’à 25 000 caractères par seconde, selon le dossier de désignation de l’IEEE. Dix Colossi ont fini par tourner, dont six dans le Block H, ce bâtiment de brique où la plaque sera posée.
Ce que la machine avait en face d’elle

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On associe Bletchley Park à Enigma. Colossus, lui, ne visait pas cette machine-là. Sa cible était le chiffre de Lorenz SZ40 et SZ42, réservé aux communications du haut commandement allemand, surnommé Tunny sur place. Enigma avançait avec trois roues, Lorenz en alignait douze. C’est cet écart qui a rendu nécessaire une machine électronique, et non plus seulement électromécanique.
Une heure par passage, le corps au rythme de la bande
Une fois la boucle montée, la bande tournait. Colossus la lisait à plusieurs milliers de caractères par seconde, et chaque passage durait environ une heure. Pendant ce temps, l’opératrice surveillait la tension du papier, notait, relançait. Le rythme de la machine imposait le rythme du corps.
Le résultat, lui, se chiffre. Le National Museum of Computing avance 63 millions de caractères de communications allemandes de haut niveau déchiffrés, par 550 personnes assistées des dix machines. Le musée conserve une reconstruction en état de marche, et la filme.
On y suit le trajet de la bande, les baies de lampes et les tableaux de fiches. C’est le poste de travail lui-même, plus que la cryptanalyse, qui saute aux yeux.
Huit heures de quart, quatre par chambre
Les Wrens travaillaient par quarts de huit heures, avec un week-end libre par mois. Elles logeaient à quatre par chambre à Woburn Abbey, grande demeure réquisitionnée à une vingtaine de kilomètres du parc.
Les trois premiers mois ont été rudes : IEEE Spectrum rapporte que beaucoup ont souffert d’épuisement et de dénutrition. Le service tournait jour et nuit, et il n’était pas question d’expliquer pourquoi on rentrait vidée.
La salle chauffait comme cent radiateurs

Les lampes à vide dégageaient l’équivalent d’une centaine de radiateurs électriques. La salle tenait de l’étuve, et les opératrices y enchaînaient des quarts entiers. Eleanor Ireland a raconté avoir reçu une décharge électrique chaque fois qu’elle enfichait une fiche dans le tableau de connexion. Nulle plainte écrite : le travail n’existait pas officiellement, donc ses conditions non plus.
L’ordre de brûler les plans
Toutes avaient signé l’Official Secrets Act. Après la guerre, la consigne fut le silence : aucune ne pouvait raconter son travail, ni à un employeur, ni à un mari, ni à ses enfants. La plupart des machines ont été détruites, et Tommy Flowers a reçu l’ordre de brûler les plans de sa propre invention.
Il a fallu attendre 1975 pour les premières déclassifications, puis 2000 pour que les 500 pages du « General Report on Tunny » deviennent publiques. Cinquante-cinq ans après les faits, un rapport officiel disait enfin ce que ces femmes avaient fait de leurs nuits. Ouvrir des archives techniques longtemps fermées est devenu un geste patrimonial, du code de Comic Chat aux plans d’une machine détruite.
Entre-temps, en 1992, Tony Sale s’est lancé dans une reconstruction, à partir de photographies et de témoignages. Le 6 juin 1996, le duc de Kent a mis en route la machine reconstruite à Bletchley Park. Ce genre de sauvetage tient à peu de chose : des passionnés, des archives dispersées et la patience qu’on retrouve dans les coulisses des musées.
Le mardi 29 septembre 2026, une plaque sur le bâtiment
L’IEEE a approuvé la désignation des Colossus Computers (1944-1945) comme Milestone. La cérémonie de dédicace se tiendra le mardi 29 septembre 2026 au National Museum of Computing, dans le Block H de Bletchley Park, et la plaque y sera exposée en permanence.
Le texte gravé rappellera que six Colossus ont fonctionné dans ce bâtiment en 1944 et 1945, qu’ils ont été conçus par Thomas H. Flowers, et qu’ils constituent la première application réussie de l’électronique numérique au calcul à grande échelle. Soixante-dix mots, pas un de plus.
C’est le propre des plaques. Celles qui collaient la bande, poudraient la jointure de craie et refermaient le serre-joint chaud n’y figureront pas. Vous saurez, en la lisant, qu’elles étaient 273, et que le bâtiment ne le dit pas.
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Article créé en collaboration avec l’IA.
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