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Sommaire
Décryptage
On tenait le rejet européen des insectes pour une affaire de culture, sauf que 745 tartres dentaires racontent autre chose. Manuel Piñero et Pablo Librado, de l’Institut de biologie évolutive de Barcelone (CSIC et université Pompeu Fabra), ont publié le 5 juin 2026 dans Science Advances une lecture génomique qui date cette absence : les populations d’Eurasie du Nord ne mangeaient quasiment pas d’insectes, et leurs gènes de digestion de la chitine en portent la marque depuis environ 9 000 ans.
Le raccourci qui circule depuis le relais du 27 août 2026 va plus loin que l’article : le dégoût serait « écrit dans les gènes ». Les auteurs proposent l’ordre inverse. Dans leur hypothèse, c’est la rareté des insectes hors des tropiques qui a fait reculer leur consommation, et ce recul qui a relâché la pression sur les enzymes chargées de digérer la chitine.
Aucune sensation n’a été mesurée ici, aucun test de dégoût n’a été passé. Ce que les chercheurs tiennent, c’est un menu absent lu dans la plaque dentaire minéralisée, et un gradient de latitude qui lui répond dans deux gènes précis.
En bref
- L’équipe barcelonaise a comparé des archives buccales remontant jusqu’à 33 000 ans avec 18 tartres néandertaliens et un unique spécimen dénisovien.
- Le tartre néandertalien est riche en ADN de Diptères, moustiques en tête, à un niveau que les auteurs disent comparable à celui des chimpanzés d’Afrique de l’Ouest.
- L’expression des deux enzymes de la chitine, CHIA et CTBS, décroît à mesure que la latitude monte, et ce schéma tient depuis l’essor de l’agriculture.
- L’étude documente une association entre latitude, régime et variants enzymatiques. Elle ne mesure ni une préférence ni une aversion.
Le tartre dentaire, un carnet de repas minéralisé
La plaque dentaire se minéralise sur l’émail et emprisonne l’ADN de ce qui passe dans la bouche. C’est ce matériau que l’équipe a lu sur 745 échantillons d’humains anatomiquement modernes, jusqu’à 33 000 ans de profondeur, selon le communiqué du CSIC diffusé le 5 juin 2026.
Le résultat tient dans une absence. Chez les Nord-Eurasiens, l’ADN d’insectes est rare, et les auteurs en déduisent que l’entomophagie n’a pas fait partie du régime ordinaire de ces populations. La méthode dit ce qui a été mis en bouche, pas la quantité avalée ni le plaisir qu’on y prenait.
L’explication avancée par les deux chercheurs est d’abord énergétique. « Il faut ingérer de grandes quantités d’insectes pour compenser la forte dépense calorique liée à leur collecte », résume Manuel Piñero dans le relais de l’étude. Sous les tropiques, la ressource est dense et disponible presque toute l’année ; plus au nord, elle devient saisonnière, dispersée et coûteuse à récolter.
Les Néandertaliens, eux, en mangeaient
Le contraste devient net quand on change d’espèce. Les 18 tartres néandertaliens analysés contiennent nettement plus d’ADN d’insectes, et ce sont les Diptères qui dominent, avec une abondance particulière de moustiques.
Ce détail oriente toute l’interprétation des auteurs. Les auteurs y voient la consommation régulière de carcasses infestées de larves de mouches, et la signature des moustiques suggère que ces carcasses stationnaient dans des mares ou des zones marécageuses, selon la synthèse publiée le 11 juin 2026. Le niveau relevé est comparable à celui des chimpanzés d’Afrique de l’Ouest, qui utilisent les insectes comme complément alimentaire en savane, surtout pendant les épisodes de sécheresse.
Le seul Dénisovien de l’analyse porte les mêmes variants de chitinases que les Néandertaliens. Voici les quatre profils que l’équipe met en regard.
| Groupe analysé | Échantillons de tartre | ADN d’insectes dans le tartre | Variants des chitinases |
|---|---|---|---|
| Homo sapiens, jusqu’à 33 000 ans | 745 | Rare, en particulier en Eurasie du Nord | Mutations associées à une expression réduite chez les Nord-Eurasiens |
| Néandertaliens | 18 | Nettement plus abondant, Diptères majoritaires (moustiques) | Variants associés à une digestion plus efficace |
| Dénisovien | 1 | Non détaillé par les auteurs | Même schéma que chez les Néandertaliens |
| Chimpanzés d’Afrique de l’Ouest (point de comparaison) | Non précisé | Niveau comparable à celui des Néandertaliens | Hors périmètre de l’analyse |
Le tableau ne dit pas que les Néandertaliens vivaient d’insectes. Il dit que leur bouche en gardait la trace, quand celle des Homo sapiens du Nord n’en garde presque rien.

Ce que les gènes disent, et ce qu’ils ne disent pas
Deux gènes portent l’essentiel du signal : CHIA, qui code une chitinase acide, et CTBS, qui code une chitobiase. Les populations proches des tropiques portent plus souvent les variants associés à une expression forte de ces enzymes, celles d’Eurasie du Nord des mutations associées à une capacité réduite à dégrader l’exosquelette.
Ce gradient suit la latitude et il tient depuis environ 9 000 ans, c’est-à-dire depuis l’essor de l’agriculture. Cela représente près de 360 générations humaines de 25 ans, pendant lesquelles la sélection a travaillé en association avec la latitude, pas avec une aversion.
La nuance décide de tout, car aucun de ces variants n’est un gène du dégoût. Le paléoanthropologue John Hawks souligne que Néandertaliens et Homo sapiens ont fréquenté des environnements comparables tout en adoptant des stratégies alimentaires divergentes, ce qui plaide pour une persistance culturelle de long terme autant que pour une contrainte biologique.
« La faible présence d’insectes dans le régime des Nord-Eurasiens suggère que l’absence d’entomophagie n’est pas due seulement à des facteurs culturels récents, mais aussi à une longue histoire écologique et évolutive », écrit Pablo Librado. Le mot qui compte est « seulement » : l’étude ajoute une couche à l’explication culturelle, elle ne la remplace pas. Les insectes fournissent régulièrement ce genre de révision, comme la taille des libellules géantes, longtemps attribuée au seul oxygène.
Quatre espèces autorisées pour toute l’Europe
La question devient concrète au rayon frais. Le catalogue mondial des insectes classés comestibles que cite l’étude est vaste, et la FAO le présente depuis des années comme un gisement nutritionnel potentiellement durable.
Le droit européen est infiniment plus étroit. Sur les 1 611 espèces d’insectes recensées comestibles dans le monde, l’Union européenne, France comprise, n’en autorise que quatre à la vente pour l’alimentation humaine au 28 août 2026, soit 0,25 % du catalogue. Ce ratio, selon nos calculs, croise l’inventaire de l’étude et la liste des autorisations tenue par la Commission européenne.
Quatre règlements d’exécution successifs ont ouvert la porte entre 2021 et 2023, et un cinquième a élargi en janvier 2025 la forme autorisée pour l’une de ces espèces. L’écart entre le catalogue de la nature et celui du droit se lit d’un coup d’œil.

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L’autorisation ne porte d’ailleurs jamais sur l’espèce en général, mais sur des formes précises : larve congelée, larve séchée, poudre, poudre partiellement dégraissée.
La farine d’insecte contourne l’argument
La conclusion des chercheurs rejoint celle des industriels par un chemin inattendu. Si la limite est la digestion de l’exosquelette, alors la transformation la lève : broyage, dégraissage et passage en farine désassemblent la chitine avant l’estomac, ce que relève le compte rendu de l’étude en évoquant l’élevage industriel.
C’est précisément la forme que le droit européen a autorisée en priorité, puisque les règlements visent très majoritairement des produits transformés. Reste que rien de tout cela ne dit ce que vous ressentirez devant l’assiette : l’étude documente d’où vient l’habitude, ce qui n’est pas la même chose que l’envie.

« Au-delà des facteurs culturels ou religieux, nos résultats suggèrent que la disponibilité réduite des insectes hors des zones tropicales a pu être un facteur clé de l’abandon de l’entomophagie, conduisant à une capacité réduite à digérer les exosquelettes d’insectes », conclut Pablo Librado.
Questions courantes
Quelles sont les quatre espèces d’insectes autorisées à la vente dans l’Union européenne ?
Le ténébrion meunier ou ver de farine (Tenebrio molitor), le criquet migrateur (Locusta migratoria), le grillon domestique (Acheta domesticus) et le petit ténébrion mat (Alphitobius diaperinus), ouverts par des règlements d’exécution publiés entre 2021 et 2023.
L’ADN d’insecte retrouvé dans du tartre prouve-t-il qu’il a été mangé ?
Pas à lui seul. Le paléoanthropologue John Hawks relève une trace d’ADN de coccinelle asiatique dans un échantillon néandertalien, une espèce introduite récemment en Europe et donc très probablement une contamination moderne. Il rappelle aussi qu’un insecte peut être avalé involontairement avec des végétaux, sans recherche délibérée.
D’autres insectes vont-ils être autorisés en Europe ?
Cinq demandes concernant des insectes sont en cours d’évaluation par l’Autorité européenne de sécurité des aliments, selon la page des autorisations tenue par la Commission européenne et consultée le 28 août 2026.
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Article créé en collaboration avec l’IA.
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