Fragment de char rituel en bronze antique, deux roues ornées, à demi dégagé de la terre rouge d'un chantier de fouille

Un char de bronze de 2 500 ans surgit à Tarteso, et trahit un réseau de luxe qui reliait l’Espagne à l’Étrurie

À Casas del Turuñuelo, un chariot rituel orné de griffons n'a de parallèle qu'en Italie antique. Dans le même bâtiment scellé : une vaisselle grecque, un vase égyptien, des ivoires sculptés.

Sommaire
  1. En bref
  2. Qui étaient les Tartessiens ?
  3. Un chariot qui n'avait jamais été vu en Espagne
  4. Des griffons, un dieu-fleuve et deux atlantes
  5. Le vrai sujet : un réseau de luxe en Méditerranée
  6. Pourquoi on a scellé ce bâtiment
  7. Questions courantes

Publié le 28 juin 2026 · Mis à jour le 20 juillet 2026 à 15h15

Sous la terre rouge de Badajoz, dans un bâtiment qu’on avait pris soin de murer il y a vingt-cinq siècles, des mains gantées dégagent deux roues de bronze et un coffre couvert de figures. Le char rituel exhumé à Casas del Turuñuelo, daté du Ve siècle avant notre ère, est le premier de ce type jamais sorti de la péninsule Ibérique, et ses seuls cousins connus dorment en Étrurie, à l’autre bout de la Méditerranée. Mais le vrai trésor n’est pas l’objet seul : c’est le bagage qui l’accompagnait. Dans la même campagne de fouille, l’équipe a recensé au moins quatre catégories d’objets de luxe venus de quatre horizons différents, de la Grèce à l’Égypte. Ce que ce chariot raconte n’est pas une trouvaille isolée, mais une carte d’échanges disparue qui se redessine.

Mise à jour du 20 juillet 2026. À la mi-2026, le char de bronze de Tartessos reste la pièce maîtresse de la campagne du projet Construyendo Tarteso, menée en avril et mai 2026 sur le site de Casas del Turuñuelo, à Guareña, dans la province de Badajoz, en Espagne. Présenté début juillet 2026 par les archéologues du CSIC et de la Junta d’Estrémadure, ce chariot rituel du Ve siècle avant notre ère est le premier exemplaire de ce type mis au jour dans la péninsule Ibérique, ses seuls parallèles connus se situant en Étrurie, dans l’Italie antique.

Retrouvé aux côtés d’une céramique grecque d’Attique, d’un vase d’albâtre égyptien et d’ivoires de Méditerranée orientale, il documente le réseau d’échanges de luxe qui reliait le sud-ouest ibère aux grandes puissances méditerranéennes. Les pièces doivent être restaurées par l’Université autonome de Madrid.

Le char de Tartessos a-t-il été découvert en 2026 ?
Oui. Il a été mis au jour lors de la campagne d’avril et mai 2026 à Casas del Turuñuelo, puis présenté au public début juillet 2026.

En bref

  • Dans la même salle scellée, ce sont au moins quatre origines distinctes d’objets de luxe qui se croisent : char inspiré d’Étrurie, céramique grecque d’Attique, vase d’albâtre égyptien, ivoires sculptés de Méditerranée orientale.
  • Le char de bronze, daté du Ve siècle av. J.-C., est le premier exemplaire de ce genre trouvé dans la péninsule Ibérique.
  • Il a été mis au jour lors de la huitième campagne du projet Construyendo Tarteso et présenté début juillet 2026 au siège du CSIC, à Madrid.
  • Le bâtiment a été délibérément fermé puis enterré à la fin du Ve siècle av. J.-C., après un dernier banquet.

Qui étaient les Tartessiens ?

Réponse directe : Tartessos fut la première grande culture de la péninsule Ibérique, épanouie dans le sud-ouest de l’actuelle Espagne, de la vallée du Guadalquivir à l’Estrémadure, entre le VIIIe et le Ve siècle avant notre ère. Riche de ses gisements d’argent et de cuivre, ce peuple commerçait avec les Phéniciens et les Grecs, avant de s’effacer pour des raisons encore débattues. C’est cette disparition qui lui a valu sa réputation d’El Dorado perdu de l’Europe.

Le char de Casas del Turuñuelo ajoute une pièce à ce portrait : celle d’une élite branchée sur les grands courants d’échange de son temps, capable de s’offrir le meilleur du bassin méditerranéen. Loin du royaume fantasmé, c’est une société d’orfèvres et de marchands qui se dessine, dossier de fouille après dossier de fouille.

Un chariot qui n’avait jamais été vu en Espagne

La pièce est rarissime, et c’est ce qui a fait sortir les chercheurs de leur réserve habituelle. Annoncée par l’Institut d’archéologie de Mérida, centre commun du CSIC et de la Junta de Extremadura, la trouvaille n’a pas d’équivalent connu sur la péninsule. Il n’en subsiste qu’une partie : deux roues, un essieu, la jante intérieure d’une roue et une portion du coffre. Mais le travail du bronze, mêlé de fer, suffit à révéler un atelier d’une grande maîtrise.

Le char a été dégagé dans une zone rituelle, un couloir voisin d’un autel en forme de peau de taureau, ce qui renforce l’idée d’un objet voué au sacré. Ce qui frappe, c’est l’absence de modèle local. Selon le quotidien catalan Ara, les seuls parallèles documentés se trouvent dans l’Étrurie antique, en Italie centrale. L’objet vient donc de loin, ou il a été fabriqué ici par quelqu’un qui avait sous les yeux ce qui se faisait là-bas.

Détail d'un relief en bronze antique représentant un griffon à corps de lion et tête d'aigle
Un des deux griffons qui ornent les flancs du char, motif venu de tout le bassin méditerranéen.

Des griffons, un dieu-fleuve et deux atlantes

Le décor se lit comme un récit mythologique condensé. Sur les côtés veillent deux griffons, ces créatures à corps de lion et tête d’aigle dont l’imaginaire plonge dans les traditions visuelles de la Méditerranée et du Proche-Orient. À l’avant se tient un visage cornu identifié comme Achéloos, divinité fluviale liée au monde souterrain.

Curiosité notée par l’équipe : le visage tire la langue, geste qu’on associe d’ordinaire aux gorgones. Les chercheurs y voient une image hybride, qui mêle le dieu-fleuve à des résonances plus sombres. Deux figures masculines barbues, posées comme des atlantes, soutiennent enfin le corps du char. Rien de gratuit : ces motifs disaient à qui les regardait que l’objet appartenait au registre du sacré.

Le vrai sujet : un réseau de luxe en Méditerranée

C’est là que le chariot cesse d’être une curiosité pour devenir une preuve. Il ne dormait pas seul. La campagne a livré une vaisselle fine venue d’Attique, en Grèce, un vase en albâtre d’origine égyptienne et des fragments d’ivoire sculptés de guerriers, d’animaux et de motifs végétaux. Le secteur nord a même rendu deux brasiers et un chaudron de bronze. Quatre familles d’objets, quatre régions sources, réunies dans la même salle d’un même bâtiment.

En recensant ces provenances une à une, on obtient une image que la seule annonce du char ne donne pas : celle d’une élite tartessienne branchée sur les grands courants d’échange de son temps. Esther Rodríguez, codirectrice des fouilles aux côtés de Sebastián Celestino, souligne que ces matériaux offrent une information précieuse sur les relations commerciales entre l’Orient et la péninsule Ibérique. Le restaurateur des pièces sera bientôt l’Université autonome de Madrid.

Quatre origines d'objets de luxe réunies dans le bâtiment de Casas del Turuñuelo : Étrurie pour le char, Attique pour la céramique, Égypte pour l'albâtre, Méditerranée orientale pour les ivoires
Graphique Actu Alt Plus. Sources : Institut d’archéologie de Mérida (CSIC), via Ancient Origins et Ara.
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Pour un lecteur français, ce maillage n’a rien d’abstrait. La même Méditerranée des échanges a déposé chez nous le trésor de Vix, en Bourgogne, où une princesse celte fut enterrée au VIe siècle avant notre ère avec un cratère de bronze grec de 1,64 mètre, plus grand vase métallique de l’Antiquité conservé. Tarteso et Vix racontent la même histoire vue de deux rives : des élites locales qui s’offraient le meilleur du bassin pour marquer leur rang.

Pourquoi on a scellé ce bâtiment

Reste l’énigme qui fascine le grand public. Le char a été retrouvé près d’une salle de banquet, ce qui relie l’objet au dernier repas tenu avant la fermeture volontaire de l’édifice, à la fin du Ve siècle avant notre ère. Le bâtiment n’a pas brûlé par accident ni été pillé : il a été soigneusement muré, puis enterré.

Ce geste reste inexpliqué, mais il a tout préservé. C’est lui qui nous vaut, aujourd’hui, un instantané intact du rituel et de l’architecture. Le site n’en est pas à sa première surprise : le projet de fouille avait déjà mis au jour, en 2017, un sacrifice massif de plus de cinquante animaux, premier témoignage d’une hécatombe de cette ampleur dans toute la Méditerranée antique. On peut suivre la même fascination pour ces dépôts intacts dans notre récit d’une tombe oubliée du Caire, restée scellée plus de trois mille ans.

Objets de luxe antiques côte à côte : coupe de céramique grecque, vase d'albâtre égyptien, fragment d'ivoire sculpté
Vaisselle grecque, albâtre égyptien, ivoires : le bagage de luxe retrouvé avec le char.

Un char qu’on enterre, un banquet qu’on n’achève jamais vraiment, des objets venus de quatre horizons : Tarteso continue de tenir sa réputation d’El Dorado perdu de l’Europe. Chaque saison de fouille n’éclaircit pas le mystère, elle l’épaissit, et c’est sans doute pour ça qu’on ne s’en lasse pas.

Questions courantes

Qu’est-ce que la civilisation de Tarteso ?
Une culture qui occupa le sud-ouest de la péninsule Ibérique entre le VIIIe et le Ve siècle avant notre ère, longtemps mythifiée comme l’El Dorado perdu de l’Europe, et connectée aux grandes puissances de la Méditerranée.

Où et quand le char a-t-il été découvert ?
Sur le site tartessien de Casas del Turuñuelo, à Guareña, dans la province de Badajoz, en Espagne, lors de la huitième campagne du projet Construyendo Tarteso. La découverte a été présentée début juillet 2026 par l’Institut d’archéologie de Mérida (CSIC et Junta de Extremadura).

Pourquoi ce char est-il si exceptionnel ?
C’est le premier exemplaire de ce type jamais trouvé dans la péninsule Ibérique. Ses seuls parallèles connus se trouvent en Étrurie, en Italie antique, ce qui suggère une circulation d’objets de luxe à travers la Méditerranée.

Où voir des objets tartessiens ?
Plusieurs musées espagnols en conservent. Le célèbre trésor d’orfèvrerie d’El Carambolo, autre grand ensemble tartessien, est exposé au Musée archéologique de Séville, tandis que les pièces de Casas del Turuñuelo doivent être restaurées par l’Université autonome de Madrid.

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