Un journal de navigation des années 1940 ouvert sur une table métallique, un crayon posé sur ses colonnes, devant un hublot donnant sur un horizon brumeux.

Deux mots du journal de vol de l’Enola Gay placent la fumée d’Hiroshima au-dessus de 11,3 km

Une ligne de routine d’un journal de vol donne la hauteur minimale de la fumée d’Hiroshima, et pèse dans le débat sur l’hiver nucléaire.

Récit

Le navigateur de l’Enola Gay écrit deux mots dans la colonne des remarques de son journal de vol, le 6 août 1945 : « Cloud gone » (nuage disparu). 81 ans plus tard, ces deux mots de Theodore Van Kirk donnent la hauteur minimale de la fumée d’Hiroshima.

Le 6 août 1945, 97 minutes après l’explosion, le panache de la tempête de feu d’Hiroshima dépassait 11,3 kilomètres d’altitude, avec 95 % de confiance. Une équipe menée par David Romps, de l’université de Californie à Berkeley, l’a établi dans Geophysical Research Letters, le 28 octobre 2026.

Comment deux mots permettent-ils de mesurer une fumée ?

Ils fixent une distance, et la distance donne la hauteur. Tout objet lointain finit par passer sous l’horizon : plus il est haut, plus il reste longtemps en vue. À 10 h 52 heure de Tinian (9 h 52 à Hiroshima), le bombardier rentre à environ 7 440 mètres d’altitude, à 750 ou 764 kilomètres d’Hiroshima selon la méthode d’estimation. C’est plus que Paris-Marseille à vol d’oiseau. Si le sommet du panache se voyait encore là, il dépassait l’horizon.

L’horizon l’a-t-il caché avant ? Non, répond le mémorandum du général Leslie Groves, qui dirigeait le projet Manhattan. Daté du 6 août 1945, il situe une observation du panache à 672 kilomètres et précise : « L’observation était alors limitée par la brume, et non par la courbure de la Terre. » La brume a effacé le panache avant l’horizon.

Le journal de Van Kirk place l’avion à 676 kilomètres à 10 h 41 : les deux documents concordent. « Cloud gone » arrive 75 à 90 kilomètres plus loin.

Reste la lumière, que l’air courbe vers le sol. Aucun ballon-sonde n’est parti d’Hiroshima ce matin-là : les chercheurs ont pris trois reconstitutions météo et lancé 100 000 simulations. Valeur médiane : 12,1 kilomètres.

Quel nuage l’équipage a-t-il vu disparaître ?

Le panache de l’incendie, conclut l’étude. Le champignon de l’explosion s’était dispersé en une heure environ, alors que « Cloud gone » arrive 97 minutes après. Une note de l’Atomic Heritage Foundation, qui publie le journal, parle pourtant de champignon.

George Caron, le mitrailleur de queue, photographiait la scène et a raconté en 1985 des feux jaillissant à travers la nappe qui couvrait la ville. En bas, l’attaque tuait sur le coup au moins 70 000 personnes, selon la National Security Archive.

« On aurait dit de la mélasse qui bouillonne, disons, qui s’étalait et remontait vers les contreforts, recouvrant toute la ville. »

George Caron (entretien de 1985)

L’historien Alex Wellerstein distingue lui aussi le champignon du pyrocumulus de la tempête de feu, photographié plusieurs heures plus tard. Selon l’étude, beaucoup de photos présentées comme la bombe montrent en fait la ville qui brûle.

Qu’est-ce que ça change pour l’hiver nucléaire ?

L’étude apporte un argument à ces scénarios, sans trancher : la tempête de feu a porté la suie « bien dans la haute troposphère ». Restée basse, la suie retombe avec la pluie. Arrivée dans la stratosphère, elle peut masquer le soleil des mois ou des années. Hiroshima n’a rien provoqué de tel : le scénario suppose de nombreux incendies, rappelle ScienceAlert. Mais c’est le seul cas réel : Nagasaki n’a pas connu de tempête de feu.

En 2018, une équipe menée par Jon Reisner simulait une bombe de 15 kilotonnes sur Atlanta et concluait que l’essentiel de la suie restait bas. Romps conteste ce travail depuis 2022, parce qu’il omet la vapeur d’eau, grande source de poussée des panaches d’incendie. Les repères de 1945 vont dans son sens : deux avions de reconnaissance signalent de la fumée vers 11 kilomètres, Groves au moins 12. Une analyse de photos publiée en 2011, qui parle de champignon, donne 15,7 kilomètres, contre 8 admis jusque-là.

Les auteurs de l’étude de Berkeley en posent eux-mêmes la limite : elle borne le sommet du panache, pas la quantité de suie qu’il portait. Elle ne dit donc pas si la suie d’Hiroshima a atteint la stratosphère, dont le seuil se situait vers 16,7 kilomètres ce matin-là.

Même le plancher le plus prudent de l’étude, 11,3 kilomètres, reste sous le seuil de la stratosphère, situé vers 16,7 kilomètres ce matin-là.
Même le plancher le plus prudent de l’étude, 11,3 kilomètres, reste sous le seuil de la stratosphère, situé vers 16,7 kilomètres ce matin-là.
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Elle fixe en revanche un test aux modèles : une simulation de la tempête de feu dont le panache resterait sous ce plancher environ une heure après l’explosion serait « extrêmement improbable » au regard des archives.

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