Contre-plongée le long du tronc d'un arbre tropical géant vers sa cime ensoleillée

Ces arbres de 71 mètres arrosent leur cime sans effort : la mécanique cachée qui contredit ce qu’on apprend à l’école

On nous a enseigné qu'un arbre très haut peine à monter l'eau jusqu'aux feuilles. Une étude publiée dans Science sur des géants de Bornéo montre l'inverse, et cela change notre lecture du carbone forestier.

Sommaire
  1. En bref
  2. Un aspirateur qui fonctionne à basse pression
  3. Des vaisseaux plus larges en bas, des feuilles plus endurantes en haut
  4. La preuve grandeur nature : la sécheresse de 2023-2024
  5. Pourquoi ces géants pèsent si lourd pour le climat
  6. Questions courantes

Décryptage

Publié le 5 juillet 2026 · Mis à jour le 6 juillet 2026 à 16h00

Sur les Dipterocarpes du Bornéo malaisien, des chercheurs ont grimpé jusqu’à 71 mètres pour prélever, feuille après feuille, la manière dont l’eau circule dans un arbre géant. Leur verdict, publié le 2 juillet dans la revue Science, contredit ce que beaucoup d’entre nous ont appris au collège : ces colosses ne peinent pas à hydrater leur cime, et la sécheresse ne les fragilise pas plus que les petits arbres. La théorie dominante disait le contraire depuis des décennies. Elle se trompait.

En bref

  • Les ajustements internes du transport d’eau compensent totalement la hauteur : aucune vulnérabilité supplémentaire à la sécheresse chez les géants (étude Science, 2 juillet 2026).
  • Les arbres étudiés mesuraient de 7 à 71 mètres, dans les forêts du Bornéo malaisien.
  • Les plus hauts n’ont subi aucune perte de croissance liée à leur taille pendant la grande sécheresse El Niño de 2023-2024.
  • Le 1 % des arbres les plus hauts stocke plus de la moitié du carbone aérien des forêts.

Le point de départ, vous l’avez sûrement croisé sur un cahier d’écolier. Plus un arbre grandit, plus il devient difficile de faire remonter l’eau des racines aux feuilles ; la longueur des conduits et la gravité finiraient par brider la croissance et exposer l’arbre à la soif. Cette idée a le mérite de la simplicité, et elle circule dans les manuels depuis si longtemps qu’elle a fini par passer pour une évidence. Une équipe internationale menée par les universités d’Exeter et de Cardiff a voulu la vérifier sur les champions du vivant. Elle a choisi les Dipterocarpes, ces arbres à fleurs les plus hauts du monde qui dominent les forêts d’Asie tropicale et grimpent parfois jusqu’à 100 mètres selon l’université de Cardiff. Cinq espèces ont été suivies, sur des sujets étagés de la jeune tige au géant, pour couvrir toute la gamme des tailles.

Un aspirateur qui fonctionne à basse pression

Pour comprendre le tour de force, il faut regarder l’intérieur du tronc. Un arbre est traversé de milliers de vaisseaux minuscules et creux. Il n’y a pas de pompe, pas de muscle : l’eau monte parce que les feuilles, en s’évaporant, créent une dépression au sommet qui tire la colonne d’eau vers le haut. « Les arbres contiennent une multitude de vaisseaux fins et creux et, comme quand on boit à la paille, ils font monter l’eau en créant une basse pression au sommet », résume la professeure Lucy Rowland, de l’université d’Exeter, dans le communiqué de l’étude.

Base d'un tronc d'arbre tropical géant avec racines et écorce texturée
Près du sol, les vaisseaux transporteurs d’eau s’élargissent pour fluidifier le trajet vers la cime.

Le problème, c’est que cette colonne devrait se rompre. À plusieurs dizaines de mètres, la pression devient si basse que l’eau menace de se transformer en bulles de vapeur et de casser le flux. « À la différence d’une paille, ces vaisseaux ont développé des adaptations sophistiquées qui maintiennent l’eau à l’état liquide, même sous les pressions extrêmement basses nécessaires pour la faire monter au-delà de 10 mètres », poursuit la chercheuse. Là où une paille ordinaire aurait déjà cédé, le géant tient la colonne intacte sur toute sa hauteur.

Des vaisseaux plus larges en bas, des feuilles plus endurantes en haut

L’équipe a mesuré une longue série de caractéristiques à différentes hauteurs sur chaque arbre, ce qui suppose de grimper le long du tronc et d’échantillonner à chaque étage. Deux astuces reviennent. D’abord, les vaisseaux qui transportent l’eau s’élargissent près du sol : plus larges à la base, ils opposent moins de résistance et fluidifient le trajet sur toute la hauteur. Ensuite, les feuilles du haut, les plus exposées, encaissent davantage de stress hydrique avant de flétrir ; leur physiologie s’ajuste à l’altitude où elles poussent. L’arbre ne lutte pas contre sa taille, il s’y adapte compartiment par compartiment, en calibrant sa plomberie et son feuillage étage après étage.

Résultat, les chercheurs parlent d’un système hydraulique qui « compense totalement » les contraintes de la hauteur. La plomberie interne du géant n’est pas un handicap avec lequel il compose tant bien que mal : elle est, selon les mots de l’équipe, « parfaitement adaptée » à ses 70 mètres. Un géant reste un géant, mais son architecture interne a évolué exactement pour ça.

Trois chiffres clés de l'étude sur les Dipterocarpes géants : amplitude des tailles, résistance à la sécheresse, part de carbone.
Graphique Actu Alt Plus. Source : université d’Exeter et Cardiff, revue Science (DOI 10.1126/science.aea9013), 2 juillet 2026.
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Ce graphique résume les trois chiffres qui portent le sujet : l’amplitude des tailles étudiées, la résistance intacte à la sécheresse et la part de carbone concentrée dans les plus hauts arbres.

La preuve grandeur nature : la sécheresse de 2023-2024

Une théorie, aussi élégante soit-elle, ne vaut que confrontée au réel. Les scientifiques ont eu ce test grandeur nature avec l’épisode El Niño de 2023-2024, l’une des sécheresses les plus sévères de la décennie. Ils ont mesuré la croissance des troncs avant, pendant et après cette période de stress, une façon directe de savoir si les grands arbres « décrochent » quand l’eau manque. Verdict : les arbres les plus hauts n’ont pas moins bien résisté que les petits. Aucune perte de croissance attribuable à leur seule taille.

C’est ce point qui déborde du monde des botanistes. Car certains modèles climatiques intègrent l’idée qu’un système hydraulique affaibli condamnerait les géants à mourir plus vite lors des sécheresses. « Les prévisions existantes suggèrent qu’un système hydraulique dégradé les expose à un risque accru de mourir de sécheresse. Cette prévision figure dans certains modèles d’impact du changement climatique, et notre étude suggère qu’elle pourrait être fausse », explique le Dr Paulo Bittencourt, désormais à Cardiff. Si cette hypothèse tombe, une partie de nos prévisions sur l’avenir des forêts tropicales mérite d’être révisée. C’est tout le sens du titre de l’article scientifique, sans détour : « La hauteur n’altère pas le système hydraulique des plus grands Dipterocarpes tropicaux ».

Pourquoi ces géants pèsent si lourd pour le climat

Reste le chiffre qui fait basculer le sujet dans l’enjeu planétaire. « Comprendre les grands arbres est vital, car le 1 % des arbres les plus hauts stocke plus de la moitié du carbone aérien des forêts », rappelle le Dr Bittencourt. « Ces arbres sont donc rares et jouent un rôle important dans la capacité des forêts de la planète à lutter contre le changement climatique, en stockant et en absorbant le carbone. » Autrement dit, une poignée d’arbres rares porte l’essentiel du carbone piégé au-dessus du sol. Fragiliser cette élite, ou la croire fragile à tort, ne revient pas au même dans un modèle climatique.

Canopée dense de forêt tropicale en pleine lumière vue de l'intérieur
Les feuilles du sommet encaissent plus de stress hydrique avant de flétrir, une adaptation à la hauteur.

L’étude n’est pas le fait d’un petit laboratoire isolé. Autour d’Exeter et de Cardiff, elle a rassemblé le département forestier du Sabah (Malaisie), le UK Centre for Ecology & Hydrology, l’université d’Aberdeen et des institutions tchèques, allemandes, espagnoles, brésiliennes et américaines, avec un financement du Natural Environment Research Council britannique. Pour Palasiah Jotan, doctorante malaisienne co-autrice de l’étude, l’enjeu est aussi local : « Montrer que même les plus grands de ces arbres résistent hydrauliquement à la sécheresse est un résultat qui, je l’espère, renforcera les arguments en faveur de la protection de ces forêts dans un climat qui change. »

Chez nous, la question résonne à sa façon. Nos forêts tempérées ne comptent pas de Dipterocarpes, mais elles alignent des hêtres et des chênes qui affrontent des étés de plus en plus secs, et dont les plus vieux sujets concentrent eux aussi une part importante du bois et du carbone. Savoir si les grands arbres tiennent le choc, ou non, engage la manière dont nous protégeons les vieux peuplements. La prudence reste de mise : l’étude porte sur des géants tropicaux, pas sur nos essences, et rien ne dit que les mêmes ruses hydrauliques y soient à l’œuvre.

L’équipe le reconnaît d’ailleurs et prévient qu’il reste à vérifier si ce mécanisme vaut ailleurs. Elle compte étendre le travail à travers les tropiques, en le répétant notamment sur les géants d’Amazonie, un massif dont une précédente étude conduite par Cardiff en 2025 estimait qu’il pourrait survivre à une sécheresse durable, mais à un coût élevé. En attendant, une leçon tient : la nature avait déjà résolu, à sa manière et depuis longtemps, un problème que nous pensions insoluble. Il suffisait de grimper assez haut pour le voir.

Questions courantes

Un arbre plus haut a-t-il vraiment plus de mal à monter l’eau ?
C’est ce que dit la théorie classique, mais l’étude montre que les Dipterocarpes géants compensent totalement ce handicap. Leur hauteur ne les rend pas plus vulnérables à la sécheresse que les petits arbres.

Comment l’eau monte-t-elle sans pompe ?
Les feuilles s’évaporent et créent une dépression au sommet, ce qui tire la colonne d’eau vers le haut à travers des vaisseaux fins. Ces vaisseaux maintiennent l’eau liquide malgré des pressions extrêmes, y compris au-delà de 10 mètres.

Quel rapport avec le climat ?
Le 1 % des arbres les plus hauts stocke plus de la moitié du carbone aérien des forêts. Leur résistance à la sécheresse change donc nos prévisions sur le rôle des forêts face au réchauffement.

Ces conclusions valent-elles pour les forêts françaises ?
L’étude porte sur des arbres tropicaux de Bornéo. Elle n’a pas été testée sur les hêtres ou chênes de nos forêts, mais elle invite à réévaluer l’idée reçue selon laquelle les plus grands arbres seraient les plus fragiles.

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Article créé en collaboration avec l’IA.

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Elise

« Élise » est la voix éditoriale d’Actu Alt Plus pour Nature, Science & Planète : le vivant, le climat et les découvertes scientifiques, expliqués simplement et sans jargon.

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