
Essai visuel
Une pomme, une fourchette, un savon, un parapluie, une feuille. Récitée d’un seul souffle, la liste des mots que l’anglais scolaire n’enseigne plus tient du poème d’objets oubliés sur une table qu’on n’a pas débarrassée. Ce ne sont pas des termes rares qui s’effacent : ce sont les plus simples, ceux qu’un enfant montre du doigt bien avant de savoir lire.
Deux listes de référence encadrent ce glissement. La première, établie en 1953 par le linguiste Michael West, réunit environ deux mille mots jugés indispensables pour comprendre l’anglais courant : les connaître, c’était saisir près de 90 % d’une conversation ordinaire. La seconde, la New General Service List, refait le même pari avec les outils d’aujourd’hui : 2 809 mots dans sa version de 2023, tirés d’un corpus de plusieurs centaines de millions de mots. Un média de datavisualisation a posé les deux vocabulaires côte à côte. Le résultat se lit comme le plan d’un déménagement.
Car c’est bien de cela qu’il s’agit : nos vies ont changé d’adresse, et les mots de base ont suivi. Reste à regarder, carton par carton, ce qui est resté sur le trottoir et ce qui est monté dans le camion.
Les mots qui s’en vont

Selon la comparaison des deux listes, près de 628 mots ont quitté le vocabulaire de base. On y retrouve pomme, fourchette, savon, parapluie et feuille, mais aussi l’âne, l’éléphant et la chèvre, et toute une cuisine de gestes : cuire, beurrer, rôtir, récolter. Le télégraphe s’en va lui aussi, comme il se doit. Ce qui disparaît a un point commun : cela se tient au bout du bras. Cela se touche, se mange, se manie ou se croise au coin d’un champ. Un enfant qui apprend l’anglais aujourd’hui n’a plus besoin, d’emblée, de savoir nommer la feuille qui tombe ni le savon qui glisse entre les doigts. Un monde à hauteur de main s’éteint en silence.
Les mots qui arrivent

À l’entrée, plus de 1 150 mots nouveaux, et un tout autre décor. Ordinateur, site web et blog, forcément. Mais surtout hypothèque, entreprise, analyse, et cette famille de petits mots de raisonnement qui n’engagent aucun objet : approprié, plutôt, malgré. Aucun ne se ramasse, aucun ne se cuisine. Le vocabulaire de base ne meuble plus une maison ; il équipe une personne qui remplit des formulaires, compare des offres et se repère dans des institutions. On n’apprend plus d’abord à nommer ce qu’on possède, mais ce qui nous encadre. Le premier mot d’anglais d’un débutant n’est plus un objet posé devant lui, c’est un rouage du système où il devra bientôt se glisser.
Le grand déménagement
La bascule n’a rien d’anecdotique. Une lecture graphique de ce corpus la résume ainsi : une vie moins liée aux outils, aux animaux, à la nourriture et au corps, davantage tournée vers les institutions, les catégories, les systèmes et les idées. Le calendrier colle à celui du travail. Aux États-Unis, les cols blancs dépassent les cols bleus dès 1957, et vers 2000 moins d’un actif sur quatre exerce encore un métier manuel. Les mains se sont vidées, les écrans se sont remplis, et la langue de base a fait ses valises en conséquence. Le vocabulaire élémentaire d’une langue est la carte de ce qu’une société croit indispensable de savoir nommer. Cette carte, conclut l’analyse, ne parle plus de ce qui est à portée de main, mais du monde plus vaste que l’on doit désormais traverser.
Le miroir français
L’exercice a porté sur l’anglais, mais il nous tend un miroir. Cette langue est enseignée à tous les élèves français, et nos propres manuels tiennent, eux aussi, leurs listes de mots essentiels : elles décident, année après année, ce qu’un enfant apprend à désigner en premier. Nul besoin d’aller loin pour voir bouger ces choix : quand un collège japonais troque son uniforme, ou quand nos écoles redessinent leurs priorités, c’est la même question qui affleure. Que garde-t-on dans la liste, que laisse-t-on tomber, et qui décide vraiment de ce qu’un enfant tiendra pour évident ?
Reste ce petit vertige, à la lisière du poème et du bilan comptable : le jour où un enfant apprendra le mot analyse avant le mot parapluie, il aura peut-être cessé de lever les yeux vers le ciel pour d’abord baisser les siens vers un écran.
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Article créé en collaboration avec l’IA.
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