Vue aérienne de la fouille archéologique de l'esplanade de Grenoble révélant les fondations du gibet du XVIe siècle

Sous une esplanade de Grenoble, 32 corps autour d’un gibet du XVIe siècle identifié par un vieux devis de charpente

Des archéologues de l'Inrap ont mis au jour un gibet du XVIe siècle sous l'ancienne esplanade de Grenoble, avec 32 squelettes dans les fosses voisines. C'est un registre de comptes d'époque qui a permis d'identifier ce qu'ils avaient fouillé.

Quand les pelleteuses ont soulevé le bitume d’un ancien parking à l’entrée de Grenoble, les archéologues de l’Institut national de recherches archéologiques préventives s’attendaient à trouver les couches habituelles d’une ville ancienne. Ils ont trouvé des crânes. Puis des fosses, dix en tout, contenant les restes enchevêtrés d’au minimum 32 individus, hommes pour la plupart, deux femmes aussi, certains décapités, d’autres en morceaux, déposés sans soin, parfois superposés. Au centre, une structure maçonnée quadrangulaire dont la fonction intriguait : une chapelle ? Un ermitage ? C’est en consultant un registre de comptes du XVIe siècle dans les archives départementales de l’Isère que la réponse est venue : il s’agissait du gibet du Port de la Roche, la potence officielle de la justice grenobloise.

La fouille avait été prescrite en 2024 par la Drac Auvergne-Rhône-Alpes, en amont du réaménagement de la grande Esplanade de Grenoble. Le site, au nord de la Porte de France, était marécageux jusqu’au début du XVIIe siècle, régulièrement inondé par l’Isère et le Drac. C’est précisément pour cette raison qu’on y avait construit un gibet : en dehors de la ville, pour des raisons sanitaires, mais au bord d’une route principale et d’une voie navigable, afin d’être visible de loin. «C’est quelque chose de très monumental qui est fait pour être vu», résume Nicolas Minvielle-Larousse, responsable scientifique de la fouille à l’Inrap.

Registre de comptes du XVIe siècle conservé aux archives départementales de l'Isère
Un registre de comptes de construction daté de 1544-1547 a permis d’identifier la structure comme le gibet du Port de la Roche.

La preuve par l’archive

L’identification a tenu à un document : un registre du maître d’oeuvre chargé des bâtiments publics en Dauphiné, conservé aux Archives départementales de l’Isère. Le chercheur Éric Syssau y a retrouvé des comptes de construction suivant, entre 1544 et 1547, toutes les étapes du chantier. Les dimensions notées dans ces feuilles jaunies correspondaient exactement à la maçonnerie fouillée : une base carrée de 8,2 mètres de côté, surmontée de huit piliers de pierre à chapiteaux portant une charpente de bois à cinq mètres de hauteur.

Ce détail des huit piliers n’est pas anodin. Dans le système judiciaire de l’Ancien Régime, le nombre de piliers d’un gibet était corrélé au rang de la juridiction : deux à six piliers pour les justices seigneuriales, jusqu’aux seize piliers du gibet royal de Montfaucon, à Paris. Huit piliers signifient une justice de rang intermédiaire, cohérente avec le statut d’une ville comme Grenoble, chef-lieu du Dauphiné. La structure, fondée sur une légère surélévation pour la préserver des crues, était de plus protégée sur son flanc oriental par un fossé drainant qui délimitait son espace.

Les condamnés n’étaient pas exécutés sur place. Ils mouraient en place publique, à la place aux Herbes au coeur de Grenoble, puis leurs corps étaient transportés et exposés au gibet, parfois pendant des semaines, parfois plus longtemps encore. Inhumer un supplicié à cet endroit constituait une prolongation de la peine dans la mort, une privation délibérée de sépulture décente. «Ils sont mis en terre sans aucun soin», décrit Minvielle-Larousse. «Les corps peuvent être déplacés, mutilés et remis en d’autres lieux.»

Archéologue documentant des ossements dans une fosse de fouille à Grenoble
Dix fosses contenant les restes d’au moins 32 individus ont été fouillées et étudiées par l’équipe de l’Inrap.

Des noms dans les archives judiciaires

Les archives judiciaires permettent de mettre quelques noms sur les squelettes. La peine de mort était rare dans la justice criminelle ordinaire : ceux qui finissaient au gibet étaient principalement des rebelles à l’autorité royale. Le gibet du Port de la Roche a été construit au moment où la répression de la Réforme s’intensifiait dans le royaume. Benoît Croyet, accusé en 1573 d’avoir participé à une attaque contre Grenoble, et Charles Du Puy Montbrun, chef des huguenots du Dauphiné, décapité et exposé en 1575, comptent parmi les condamnés dont on a retrouvé une trace écrite. D’autres noms restent à identifier, et les historiens espèrent poursuivre le travail d’archives.

La grande fosse centrale illustre la violence ordinaire de ce lieu. Un premier niveau de corps superposés a précédé le dépôt de membres isolés et d’ossements déconnectés. Certaines fosses rassemblaient jusqu’à huit individus. Dans la grande fosse externe, des corps ont été jetés membres inférieurs écartés, sans que la position trahisse le moindre geste funéraire. La «male mort», selon l’expression médiévale, ne s’arrêtait pas au dernier souffle.

Ce type de découverte reste très rare. Si l’existence des gibets médiévaux et modernes est bien documentée en France, leurs vestiges archéologiques sont presque introuvables. Grenoble offre ainsi un cas d’étude inédit pour un champ de recherche en plein essor, centré sur ces lieux de justice comme marqueurs de juridiction, symboles de pouvoir et instruments de déchéance sociale. La ville de Grenoble, maître d’ouvrage de ce réaménagement, prévoyait d’ouvrir le futur parc en octobre.

Ce gibet a probablement cessé de fonctionner au début du XVIIe siècle, à mesure que Grenoble s’agrandissait sous l’impulsion de Lesdiguières, ancien chef protestant reconverti en lieutenant général du roi en Dauphiné. Que les condamnés de la guerre de religion reposent aujourd’hui sous un parc public grenoblois en dit long sur le temps long de la ville.

En bref

Qu’a-t-on découvert exactement à Grenoble ?
Les archéologues de l’Inrap ont mis au jour les fondations maçonnées du gibet du Port de la Roche, une potence du XVIe siècle, et dix fosses contenant les restes d’au moins 32 individus condamnés à mort.

Comment a-t-on su que c’était un gibet ?
Un registre de comptes de construction conservé aux Archives départementales de l’Isère, daté de 1544-1547, décrit la structure avec des dimensions correspondant exactement à la maçonnerie fouillée.

Que signifie le nombre de huit piliers ?
Dans l’Ancien Régime, le nombre de piliers d’un gibet indiquait le rang de la juridiction : de 2-6 piliers pour les justices seigneuriales jusqu’aux 16 piliers de Montfaucon, le gibet royal de Paris.

Les corps ont-ils été enterrés dignement ?
Non. Les inhumer là constituait en soi une peine infamante : absence de sépulture religieuse, corps jetés ou superposés sans orientation ni geste funéraire, parfois en morceaux.

Qui repose dans ces fosses ?
Essentiellement des rebelles à l’autorité royale, en grande partie des protestants exécutés pendant les guerres de religion. Les archives judiciaires permettent d’identifier certains noms, dont Charles Du Puy Montbrun, chef huguenot décapité en 1575.

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Article créé en collaboration avec l’IA.

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