Façade blanchie d’une église coloniale d’Asunción au début du XIXe siècle, parvis désert sous une lumière chaude

Paraguay, 1814 : le dictateur Francia interdit aux Espagnols d’épouser des Espagnoles

Un docteur en théologie au tempérament de jacobin voulait briser une caste. Les registres des paroisses disent ce que son décret a vraiment produit.

Sommaire
  1. Comment l’élite espagnole a-t-elle contourné le décret ?
  2. Pourquoi interdire aux Espagnols d’épouser des Espagnoles ?
  3. Qui était le docteur Francia, « El Supremo » ?
  4. Que reste-t-il du décret et d’El Supremo ?

Récit

Qui a le droit d’épouser qui, à Asunción, le 1er mars 1814 ? Ce jour-là, les consuls José Gaspar Rodríguez de Francia et Fulgencio Yegros ordonnent aux curés du Paraguay de ne plus marier aucun « homme européen » avec une femme du pays réputée espagnole. Le colon né en Espagne ne peut plus épouser que des « Indiennes des villages, mulâtresses connues et Noires ».

Le texte est cité par l’historienne Barbara Potthast (université de Cologne) dans la revue Almanack en 2022. Le marié récalcitrant risque dix ans de relégation au fort Borbón et la confiscation de ses biens. Les Espagnols n’ont pas épousé d’Indiennes : ils ont cessé de se marier. Dans la paroisse de l’Encarnación, au cœur d’Asunción (Paraguay), la part des naissances hors mariage est passée de 51 % en 1818 à 81 % en 1837-1838.

Comment l’élite espagnole a-t-elle contourné le décret ?

Par le concubinage : plutôt que d’épouser hors de leur rang, les familles espagnoles ont renoncé au mariage religieux. « Les Espagnols gardaient leur esprit de corps et ne se mêlèrent pas aux Indigènes, encore moins aux Afrodescendants », écrit Barbara Potthast. Villarrica, l’autre grande ville du pays, suit la même pente : les naissances hors mariage y passent de 37 % en 1821 à 54 % en 1841-1842.

Après le décret de 1814, le mariage recule nettement à Asunción comme à Villarrica.
Après le décret de 1814, le mariage recule nettement à Asunción comme à Villarrica.
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Le médecin suisse Johann Rudolph Rengger l’écrivait déjà : ces interdits, qui ne visaient que les unions légitimes, n’avaient d’autre effet que d’accroître le libertinage des autres unions. Son Essai historique sur la révolution du Paraguay, écrit avec Marcelin Longchamp, paraît à Paris en 1827.

Pourquoi interdire aux Espagnols d’épouser des Espagnoles ?

Pour briser une caste : « C’étaient une vingtaine de familles, plus ou moins », écrit Barbara Potthast, liées entre elles par un réseau de mariages. Le décret les prive de la parenté, l’outil qui leur gagnait des fidèles et assurait leur descendance sociale, explique Ángel Piccinini dans le quotidien Última Hora.

Sur la cible, les historiens divergent, rappelle Juan Manuel Casal, professeur à l’université de Montevideo, dans The Conversation. Certains y voient une arme contre la menace royaliste, d’autres une attaque contre l’oligarchie marchande espagnole. Barbara Potthast écarte l’idée d’un métissage voulu : cette lecture domine, selon elle, depuis la fin du XIXe siècle.

Qui était le docteur Francia, « El Supremo » ?

Un docteur en théologie qui, en politique, « se comportait en jacobin français », résume Juan Manuel Casal. « Dictateur suprême » dès 1814, il garde ce titre jusqu’à sa mort en 1840.

Son décret s’applique avec rigueur : l’Espagnol Juan Bautista Carísimo épouse malgré tout une femme blanche. Lui, son parrain Mareque et le curé Valle, qui a célébré la noce, sont emprisonnés et condamnés à 6 000 pesos d’amende. Faute de paiement, leurs biens partent aux enchères pendant qu’ils restent enfermés, raconte Última Hora.

Que reste-t-il du décret et d’El Supremo ?

Le décret ne survit pas à son auteur : parmi les premières mesures de Carlos Antonio López, au pouvoir après la mort de Francia, figure l’abrogation de l’interdit de mariage avec les « étrangers » de toute sorte. Les mariages repartent vite à la hausse à Asunción comme à Villarrica. Mais le mariage, institution qui réglait la transmission légitime des biens familiaux, avait perdu son importance, écrit Barbara Potthast.

La guerre de la Triple-Alliance (1864-1870) anéantit ensuite presque toute la population masculine. Le Paraguay se pense aujourd’hui comme une nation métisse et voit en Francia son fondateur, note Juan Manuel Casal. En 1974, Augusto Roa Bastos fait parler le dictateur depuis l’au-delà dans Yo el Supremo (Moi, le Suprême). Exilé à Toulouse à partir de 1976, l’écrivain reçoit le prix Cervantes en 1989.

Vrai ou faux ?

  1. Le décret de 1814 interdisait tout mariage aux Espagnols du Paraguay.

    Faux. Il leur laissait le droit d’épouser des Indiennes des villages, des mulâtresses ou des Noires.

  2. Un Espagnol marié malgré l’interdit a vu ses biens vendus aux enchères.

    Vrai. Faute de payer l’amende, Juan Bautista Carísimo a perdu ses biens.

  3. Le décret a multiplié les mariages entre Espagnols et Indigènes.

    Faux. L’élite espagnole a préféré le concubinage, et les naissances hors mariage ont bondi.

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Article créé en collaboration avec l’IA.

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