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Décryptage
Une tombe sur 532. C’est le poids réel, en nombre, de la découverte publiée le 15 juillet 2026 dans la revue Antiquity : dans un cimetière chrétien de la vieille ville de Vilnius, les chercheurs disent avoir identifié un seul individu dont les os affirment sans ambiguïté qu’il n’a pas grandi là. Les auteurs eux-mêmes qualifient la trouvaille de fortuite. C’est ce chiffre modeste, et non les grands mots, qui rend l’histoire intéressante.
En bref
- Le cimetière de la rue Bokšto, à Vilnius, compte 532 tombes intactes ; l’équipe n’en a échantillonné que 15, soit moins de 3 % du site, et n’y a repéré qu’un seul migrant net, celui de la tombe 311 (Antiquity, 15 juillet 2026).
- La Lituanie est restée officiellement païenne jusqu’à l’adoption du catholicisme en 1387. Ce cimetière, lui, fonctionnait déjà à l’inhumation chrétienne depuis la seconde moitié du XIIIe siècle.
- Sur les sujets adultes analysés, les 5 femmes présentent des signatures compatibles avec la région de Vilnius, alors que plusieurs des 7 hommes sortent du référentiel local. Les auteurs y lisent une communauté façonnée par le mariage plus que par la conquête.
- La même famille de traceurs a servi en France : l’Inrap l’a appliquée aux soldats du siège de Rennes de 1491, en s’appuyant sur une carte européenne bâtie sur 221 sites et 2 680 données.
Une ville païenne, un cimetière chrétien
Le paradoxe tient en une phrase. Pendant que le reste du continent basculait dans le christianisme, la Lituanie a tenu bon : elle est restée le dernier État officiellement païen d’Europe jusqu’en 1387, date de l’adoption du catholicisme. On y brûlait les morts. Et pourtant, rue Bokšto, dans ce qui est aujourd’hui la vieille ville de Vilnius, huit années de fouilles ont dégagé 532 tombes intactes, alignées est-ouest, corps allongés sur le dos, croix et pendentifs dans quelques sépultures. Des chrétiens. En plein pays païen.
Les archéologues connaissent ce quartier sous un nom venu des textes : la Civitas Ruthenica, la ville ruthène, orthodoxe. L’idée que des Ruthènes vivaient là n’est donc pas neuve. Ce qui manquait, c’était la preuve biologique : ces gens étaient-ils des Lituaniens convertis, ou des étrangers arrivés avec leur foi dans leurs bagages ?

En 1323, le grand-duc Gediminas envoyait des lettres aux villes d’Europe pour inviter marchands et artisans à s’installer chez lui, dans ce qu’il appelait déjà sa civitas. Le mobilier funéraire murmurait la même chose : coquillages cauris, pendentifs de verre, parures de tête d’inspiration byzantine. Des objets qui ne poussent pas dans la Baltique. Mais un objet voyage sans son propriétaire. Un squelette, non.
Ce que les isotopes savent faire, et ce qu’ils ne savent pas
Voilà où la chimie prend le relais. Un isotope, c’est un atome d’un même élément dont la masse varie légèrement, et ces variations ne se répartissent pas au hasard à la surface de la Terre. Le strontium dépend de la géologie que vous avez sous les pieds, granit ou calcaire. L’oxygène de l’eau que vous buvez dépend de la latitude, de l’altitude, de la distance à la mer. Le carbone dépend de ce que vous mangez.
Tout cela finit dans vos tissus. L’émail des dents se forme dans l’enfance et ne se renouvelle plus : c’est une photographie de vos premières années. L’os, lui, se remodèle en continu, et raconte vos dernières années. Comparez les deux chez un même individu, et vous obtenez une trajectoire de vie plutôt qu’un point sur une carte.
La limite doit être posée tout de suite, parce que les chercheurs la posent eux-mêmes noir sur blanc. Une signature isotopique n’est pas une adresse : elle exclut des régions plus qu’elle n’en désigne une. C’est un filet, pas une flèche.
Les hommes venaient de loin, les femmes étaient d’ici
Sur les 15 squelettes échantillonnés, un seul crève l’écran : celui de la tombe 311, un jeune homme mort vers 18 ans. Ses dents, formées dans l’enfance, portent la marque du millet, une céréale qui disparaissait alors des champs lituaniens avec le refroidissement du Petit Âge glaciaire, mais qu’on cultivait encore plus au sud. Ses os, eux, affichent le régime local. Traduction : il a grandi ailleurs, il est arrivé adolescent, il a mangé comme les gens d’ici jusqu’à sa mort. Le strontium et l’oxygène de son émail pointent, prudemment, vers l’actuelle Ukraine occidentale ou la Pologne méridionale.
Autour de lui, quelques ombres. Les hommes des tombes 214, 139 et 226 sortent eux aussi du référentiel local, de façon nettement moins tranchée : deux se rapprochent plutôt de la région de Kernavė, première capitale lituanienne, à quarante kilomètres de là. Les cinq femmes adultes analysées, elles, ont toutes des valeurs compatibles avec la région de Vilnius.

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L’écart saute aux yeux, et c’est là que l’histoire humaine commence. Certaines de ces femmes locales ont été enterrées chrétiennement, mais avec des objets de tradition païenne dans la tombe. Les auteurs proposent une lecture, en la donnant pour ce qu’elle est, une hypothèse : des femmes du cru, converties par le mariage avec des hommes venus des terres orthodoxes. Une tombe féminine partage même sa fosse avec celle du migrant de la tombe 311, ce qui suggère un lien familial que seule une analyse ADN pourrait trancher.
Rennes, 1491 : les mêmes traceurs, deux camps ennemis
La France a déjà utilisé cette méthode sur un cas spectaculaire, et le rapprochement éclaire la portée réelle de l’outil. À Rennes, la fouille du couvent des Jacobins a livré, entre 2011 et 2013, plus d’un millier de sépultures. Deux sortaient du lot : une fosse de 4 individus, une autre de 28, exclusivement des hommes jeunes portant des marques de coups reçus au moment de leur mort. Des soldats, probablement ceux du siège de Rennes de 1491, quand la Bretagne et ses alliés affrontaient l’armée du roi de France.
Restait à savoir qui était qui. Une équipe réunissant l’Inrap, le CNRS, le Max Planck Institut et les universités d’Ottawa, Rennes II et Toulouse III a combiné strontium, oxygène et, pour la première fois sur du matériel archéologique, l’isotope du soufre, qui varie selon la distance à la mer. Il a fallu bâtir pour cela une carte prédictive européenne appuyée sur 221 sites et 2 680 données. Le résultat est net : dans la petite fosse, trois des quatre hommes sont compatibles avec des valeurs bretonnes ; dans la grande, aucune des déterminations complètes n’est bretonne, et les origines s’éparpillent du Poitou aux Alpes. Deux camps, deux fosses, une armée royale hétérogène.
Vilnius 2026 et Rennes 2021 : deux fois la même famille de traceurs
| Bokšto, Vilnius | Jacobins, Rennes | |
|---|---|---|
| Époque étudiée | fin XIIIe et XIVe siècles | siège de 1491 |
| Question posée | ces chrétiens sont-ils venus d’ailleurs ? | qui est breton, qui est du camp royal ? |
| Isotopes combinés | strontium, oxygène, carbone, azote | strontium, oxygène, soufre |
| Sujets analysés | 15 (sur 532 tombes intactes) | 8 déterminations complètes (sur 32 sujets) |
| Résultat marquant | 1 migrant net, venu du sud | la grande fosse n’a aucun profil breton |
| Publication | Antiquity, 15 juillet 2026 | PLOS ONE, 2021 (Inrap et CNRS) |
Tableau Actu Alt Plus, d’après Antiquity et l’Inrap. Le pont entre les deux n’est pas événementiel : c’est un pont de méthode, et il montre que l’outil sert autant à trier des soldats qu’à reconstituer un mariage.
Un détail rennais donne la mesure de ce que ces traceurs autorisent, et de ce qu’ils interdisent. Le quatrième homme de la petite fosse n’a pas grandi en Bretagne : la région de Melun est compatible, l’Espagne aussi. Deux réponses possibles, aucune certitude. C’est la prudence qu’on retrouve à Vilnius, et le prix d’honnêteté de la discipline. Pour voir ce raisonnement se construire sous vos yeux, rien ne remplace le fait d’aller lire un chantier de fouille.
Ce que le communiqué dit, ce que l’article dit
Un écart mérite d’être pointé ici, sans procès d’intention. La page d’actualité de l’éditeur annonce que « certains des premiers chrétiens enterrés là sont probablement arrivés » des anciennes terres de la Rus’ de Kiev. Le pluriel est engageant. L’article, lui, est plus sec : un migrant probable, la tombe 311, plus quelques profils qui pourraient l’être, et les auteurs écrivent noir sur blanc que trouver ce cas sur 532 tombes relevait de la chance.
Cette nuance n’affaiblit pas le résultat, elle le rend plus solide. Si un échantillon de 15 personnes, tiré dans un cimetière de 532 tombes, tombe déjà sur un migrant venu de plusieurs centaines de kilomètres, la conclusion logique n’est pas qu’il était le seul. C’est qu’il y en avait sans doute beaucoup d’autres, et que nous n’avons pas encore ouvert leurs dents.
Reste le pourquoi. Les auteurs listent des pistes plutôt qu’une réponse : les liens politiques avec les principautés ruthènes, l’appel aux marchands lancé par Gediminas, la liberté religieuse promise dans ses lettres, et une hypothèse plus sombre, la peste noire qui ravage l’Europe entre 1346 et 1353 en frappant moins durement l’Est du continent. Vilnius aurait pu servir de refuge.

Ce qui restera de cette étude n’est peut-être pas la tombe 311. C’est plutôt l’idée qu’une frontière religieuse sur une carte d’école, païens d’un côté, chrétiens de l’autre, ne résiste pas à trois grammes d’émail dentaire. Les gens passaient. Ils se mariaient. Ils changeaient de dieu et gardaient leurs bijoux. Nous le soupçonnions par les textes ; désormais, un jeune homme de dix-huit ans, mort il y a sept siècles dans une ville qui n’était pas la sienne, le confirme par ses os. C’est peu. C’est aussi la première fois.
Questions courantes
La Lituanie était-elle vraiment le dernier pays païen d’Europe ?
C’est ainsi que la revue Antiquity le formule : pendant que le reste du continent se convertissait, la Lituanie est restée officiellement païenne jusqu’à l’adoption du catholicisme en 1387. L’incinération y était le mode principal de traitement des morts.
Combien de personnes l’étude a-t-elle réellement analysées ?
Quinze individus, issus du cimetière de la rue Bokšto qui compte 532 tombes intactes, soit moins de 3 % du site. Parmi eux, un enfant d’environ 10 ans, deux adolescents dont le sexe n’a pas pu être déterminé, sept hommes et cinq femmes adultes.
Comment un isotope indique-t-il d’où vient quelqu’un ?
Le strontium reflète la géologie du sol, l’oxygène l’eau bue et donc le climat, le carbone et l’azote l’alimentation. L’émail dentaire fige l’enfance, l’os enregistre les dernières années de vie. Comparer les deux tissus révèle un déplacement.
Peut-on dire précisément d’où venait l’homme de la tombe 311 ?
Non, et les auteurs le disent explicitement. Les valeurs de strontium se recouvrent sur toute l’Europe de l’Est. Ils proposent une origine probable dans les territoires correspondant à l’Ukraine occidentale ou à la Pologne méridionale, sans pouvoir aller plus loin.
Pourquoi les femmes du cimetière étaient-elles locales ?
C’est l’interprétation proposée par les chercheurs, pas un fait établi : les cinq femmes analysées présentent des signatures compatibles avec la région de Vilnius, et certaines ont été enterrées avec des objets de tradition païenne. Ils y voient l’hypothèse de conversions locales par mariage avec des hommes venus des terres orthodoxes.
Cette méthode a-t-elle déjà servi en France ?
Oui. L’Inrap, le CNRS et plusieurs universités l’ont appliquée aux soldats du siège de Rennes de 1491, inhumés au couvent des Jacobins, en ajoutant l’isotope du soufre au strontium et à l’oxygène pour distinguer le camp breton de l’armée royale.
Où lire l’étude sur Vilnius ?
Elle est parue le 15 juillet 2026 dans la revue Antiquity, en accès libre, sous le DOI 10.15184/aqy.2026.10389, sous la signature de chercheurs de l’université de Vilnius, de l’Institut lituanien d’histoire et de la Vrije Universiteit Brussel.
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Article créé en collaboration avec l’IA.
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