Vue plongeante sur une grande carte imaginaire faite de dizaines de panneaux de papier colores assembles

Depuis 1963, il dessine à la main une ville qui n’existe pas : 3 600 panneaux, et un jeu de cartes qui décide tout

Un Américain peint depuis plus de soixante ans la carte d'un monde inventé. Chaque geste lui est dicté par un paquet de cartes. Le résultat couvrirait un terrain de basket.

Sommaire
  1. En bref
  2. Une ville née d'un ennui de bureau
  3. Le hasard comme chef d'orchestre
  4. Cartographier un monde pour mieux y croire
  5. Questions courantes

Un grenier de Cold Spring, dans l’État de New York, un carton oublié sous la poussière, un gamin qui fouille et qui demande à son père ce que c’est. Ce jour-là, sans le savoir, Henry Gretzinger vient de réveiller la plus longue rêverie de l’art contemporain. Son père, Jerry, avait commencé en 1963 à griffonner la carte d’une ville imaginaire pour tromper l’ennui d’un travail morne. Il l’avait remisée en 1983. Aujourd’hui, l’oeuvre compte près de 3 600 panneaux de papier qui, mis bout à bout, couvriraient la surface d’un terrain de basket. Et le plus vertigineux n’est pas sa taille, mais ce qui la commande : un jeu de cartes.

En bref

  • Commencée en 1963, mise au grenier en 1983, la carte a été relancée vers 2003 après que le fils de l’artiste l’a retrouvée, selon le site officiel du projet.
  • L’ensemble compte quelque 3 600 panneaux de 8 par 10 pouces ; réunis, ils couvriraient l’équivalent d’un terrain de basket, rapporte The Magazine Antiques.
  • Chaque séance de travail est déclenchée par une carte tirée d’un deck d’une centaine de cartes conçu par l’artiste : elle dit quoi peindre, où, et dans quel sens.
  • Le monde a même sa propre chronologie : à chaque hausse de 1 % de sa population fictive, Jerry fait passer une année.

Une ville née d’un ennui de bureau

Tout commence à l’été 1963. Jerry Gretzinger, alors jeune homme happé par un emploi sans relief, occupe ses heures creuses à dessiner. Pas un paysage, pas un visage : une carte. Des pâtés de maisons, des routes, des rivières et des lacs, tracés au crayon, à l’encre de Chine et à la gouache, pour une cité qui n’existe nulle part. Son goût des cartes lui vient de l’enfance, des pages du National Geographic qu’il feuilletait, raconte-t-il au magazine américain. La carte grandit, déborde, puis la vie reprend ses droits. Mariage, enfants, une entreprise de mode dirigée avec sa femme. En 1983, il glisse le tout au grenier et n’y pense plus.

Un carton poussiereux dans un grenier d'ou depassent de vieux papiers dessines a la main
Le grenier où la carte a dormi vingt ans, jusqu’à ce qu’un enfant rouvre le carton.

Vingt ans de silence. La carte dort dans un grenier de Cold Spring pendant que Jerry mène une autre vie, loin des pinceaux. Puis ce fameux jour où son fils exhume le carton. Jerry souffle la poussière, et la machine repart. Sauf qu’entre-temps, l’homme a changé, et son rapport à l’oeuvre aussi. Il ne veut plus seulement dessiner sa ville : il veut être surpris par ce qu’elle deviendra sous sa main.

Le hasard comme chef d’orchestre

C’est là que tout bascule. Pour ne plus décider lui-même, Jerry confie les commandes à un paquet de cartes de sa fabrication, aujourd’hui fort d’une centaine d’unités. À chaque cycle, il en tire une. La carte porte une instruction et un grand chiffre, noir ou rouge. Le chiffre mesure la quantité de travail à accomplir ; la couleur donne le sens de progression, horaire pour le noir, antihoraire pour le rouge. L’instruction, elle, ordonne de peindre, de coller, de fabriquer un panneau vierge à partir de cartons de céréales découpés, ou même de modifier le deck lui-même.

Trois chiffres de Jerry's Map : un debut en 1963, plus de soixante ans de travail, quelque 3 600 panneaux
Graphique Actu Alt Plus. Sources : site officiel Jerry’s Map et The Magazine Antiques.
Reprendre ce graphique

Réutilisez ce graphique librement sur votre site, en citant Actu Alt Plus. Copiez le code ci-dessous :

Le geste reste celui de Jerry, mais la décision lui échappe. Il l’a dit joliment : sa main pose la peinture, puis il recule et regarde les feuilles comme s’il n’en était pas l’auteur, juste le témoin. On retrouve là une vieille tentation des artistes, celle de laisser le hasard tenir le pinceau, de l’écriture automatique des surréalistes au tirage au sort. Sauf qu’ici, le protocole tient depuis soixante ans.

Pour saisir ce que donne ce rituel au quotidien, rien ne vaut de le voir à l’oeuvre.

Vidéo : Map work 4-5-2024

On y suit le geste lent, le pinceau qui revient, la patience d’un homme qui peint un pays qu’il est seul à connaître.

Cartographier un monde pour mieux y croire

Ce qui touche, dans cette carte, c’est qu’elle prend son monde imaginaire au sérieux jusqu’à l’absurde tendre. Les villes ont une démographie : Jerry tient à jour la population de chaque cité, et quand le total grimpe de 1 %, il décrète une nouvelle année dans le temps de la carte. Il baptise même ses villes d’après des personnalités décédées dans le monde réel cette année-là. Et comme ses visiteurs réclamaient l’histoire de ce territoire, il a fini par lui inventer un mythe fondateur : une sorte de zoo humain peuplé d’êtres ramenés à la vie par une dimension supérieure.

Cette obstination douce a un nom, et il est français. En 1945, le peintre Jean Dubuffet forge l’expression art brut pour désigner ces oeuvres d’autodidactes qui créent à l’écart des circuits, mus par leur seule pulsion intérieure. Sa collection, donnée à Lausanne en 1971, en a fait un mouvement à part entière. La carte de Jerry, montrée une vingtaine de fois dans des musées depuis 2003, en est une cousine éclatante : un homme seul, un système privé, un univers entier.

Gros plan sur une main tenant une carte numerotee au-dessus d'un panneau de carte a moitie peint
À chaque cycle, une carte tirée du deck décide quoi peindre, où et dans quel sens.

Reste une question que la carte ne tranche jamais. Où s’arrête un monde qui grandit d’un pour cent à la fois, panneau après panneau, carte après carte ? À plus de quatre-vingts ans, Jerry continue de tirer. Tant qu’une main posera la prochaine couleur, la réponse restera la même : nulle part.

Questions courantes

Qui est Jerry Gretzinger ?
Un artiste américain, ancien dirigeant d’une maison de mode, qui dessine depuis 1963 la carte d’une ville imaginaire. Son oeuvre, intitulée Jerry’s Map, est exposée dans des musées depuis le début des années 2000.

Comment fonctionne le jeu de cartes ?
L’artiste tire une carte d’un paquet d’une centaine d’unités qu’il a créé. Chaque carte porte une instruction (peindre, coller, créer un panneau) et un chiffre qui fixe la quantité de travail. La couleur de la carte donne le sens de progression sur la carte.

Quelle est la taille de l’oeuvre ?
Environ 3 600 panneaux de 8 par 10 pouces, plus de 4 000 produits au total. Assemblés, ils couvriraient la surface d’un terrain de basket, selon l’artiste.

Le monde de la carte a-t-il une histoire ?
Oui. Jerry suit la population fictive de ses villes et fait avancer le calendrier de la carte d’une année à chaque hausse de 1 %. Il a aussi inventé un mythe fondateur pour répondre aux questions des visiteurs.

Votre réaction :

Article créé en collaboration avec l’IA.

Les plus lus

  1. 1Grève easyJet : un préavis sans aucune date, et une loi qui ne prévient les passagers que 24 heures avantGrève easyJet : un préavis sans aucune date, et une loi qui ne prévient les passagers que 24 heures avant
  2. 2L’Odyssée de Nolan en IMAX 70 mm : la seule salle de France est à MontpellierL’Odyssée de Nolan en IMAX 70 mm : la seule salle de France est à Montpellier
  3. 3Musées gratuits le premier dimanche du mois : la règle et les piègesMusées gratuits le premier dimanche du mois : la règle et les pièges
  4. 4Conseillers numériques : le budget passe de 40 à 14 millions d’euros, et les démarches bloquent toujoursConseillers numériques : le budget passe de 40 à 14 millions d’euros, et les démarches bloquent toujours
  5. 5600e de Taratata : ce que France 2 a rediffusé jeudi soir avait été tourné dix mois plus tôt600e de Taratata : ce que France 2 a rediffusé jeudi soir avait été tourné dix mois plus tôt

Nos dossiers

Recevez notre sélection dans votre boîte mail

Le meilleur d’Actu Alt Plus : décryptages, chiffres et panoramas. Désinscription en 1 clic, zéro spam.

Avatar illustré de Sofia, voix éditoriale d'Actu Alt Plus
Sofia

« Sofia » est la voix éditoriale d’Actu Alt Plus pour Culture & Tendances : coulisses, sorties et signaux culturels, sans snobisme.

Articles: 354