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Sommaire
Récit
Au large de Dungeness, un pilote grimpe à bord de l’Ariel et félicite son capitaine, John Keay, qui refuse le compliment : « Et qu’est-ce que c’est, là-bas, dans l’ouest ? Nous n’avons pas encore de quoi nous vanter. » Au matin du 6 septembre 1866, le clipper remonte vers Londres après quatre-vingt-dix-neuf jours de mer depuis Fuzhou. La voile qu’il désigne à l’horizon, c’est le Taeping, parti de Chine sur la même marée pour la même prime.
Cette prime, les affréteurs l’ont inscrite noir sur blanc dans les connaissements : dix shillings par tonneau de cargaison au navire qui touche les docks en tête. Londres s’arrache en effet le thé de la nouvelle récolte. La saison va se jouer à vingt-huit minutes.
En bref
- Cinq clippers chargent le thé neuf à Fuzhou fin mai 1866 ; l’Ariel, le Taeping et le Serica gagnent le large à quelques minutes d’intervalle.
- Le Taeping entre au London Docks à 21 h 47, l’Ariel à l’East India Dock à 22 h 15, le Serica au West India Dock à 23 h 30.
- La prime, négociée d’avance, est partagée, comme les 100 livres sterling du capitaine gagnant.
Cinq voiliers sur une même marée
Fin mai 1866, cinq clippers achèvent de charger le thé de la saison à Fuzhou. L’Ariel termine le 28 mai à 14 heures avec 1 230 900 livres de thé en cale, largue ses amarres et mouille pour la nuit. Le Fiery Cross, chargé douze heures plus tard avec 854 236 livres seulement, gagne la mer quatorze heures avant tout le monde. L’Ariel sort le 30 mai au matin, le Taeping et le Serica quelques minutes derrière ; le Taitsing suit un jour plus tard. Ces courses du thé n’avaient pas d’arbitre.
Trois océans sans se perdre longtemps de vue
Le 2 juin, l’Ariel aperçoit le Taeping au large de l’Annam. Les 9 et 10 juin, les deux voiliers se retrouvent près de Bornéo, 760 milles plus au sud. Le 9 août, dans l’Atlantique, à douze degrés au nord de l’équateur, le Taeping rejoint le Fiery Cross et navigue de conserve avec lui jusqu’au 27. Le 29 août, quatre des cinq voiliers passent Flores, aux Açores, dans le même mouchoir. L’Ariel couvrira environ 15 800 milles nautiques, près de 29 300 kilomètres : un dixième du réseau des voies romaines, avalé au vent.
La Manche à quatorze nœuds, puis les remorqueurs
Le 5 septembre à 1 h 30, l’Ariel relève le feu de Bishop Rock. Au petit jour, le Taeping réapparaît sur sa hanche tribord. Un fort vent d’ouest-sud-ouest pousse les deux navires à quatorze nœuds : le Lizard par le travers à 8 heures, Beachy Head juste après minuit. Une lithographie coloriée de novembre 1866, conservée au National Maritime Museum, les fixe bord à bord au large du Lizard.
À 3 heures du matin, le 6 septembre, l’Ariel demande un pilote au large de Dungeness, puis met en panne à 4 heures ; le Taeping se tient tout près sur l’arrière. Le pilote embarque à 5 h 55 et lance ses félicitations : c’est là que Keay lui répond. À Deal, dix minutes seulement séparent les deux coques.
Puis la course change de mains. Les deux capitaines réclament un remorqueur : le meilleur des deux passe sa remorque au Taeping, qui prend la tête pour doubler le Kent et remonter la Tamise. À Gravesend, il a cinquante-cinq minutes d’avance. Son tirant d’eau plus faible lui ouvre la porte extérieure du London Docks : il est à quai à 21 h 47. L’Ariel entre à l’East India Dock à 22 h 15, le Serica au West India Dock à 23 h 30.
Rapporté à la traversée, l’écart ne pèse rien. Le 6 septembre 1866, le Taeping et l’Ariel ont bouclé quatre-vingt-dix-neuf jours de mer entre Fuzhou et Londres à vingt-huit minutes d’écart, soit 0,0196 % du temps de course. Cela fait vingt-huit minutes sur les 142 560 minutes du voyage. Rien de cette fraction ne s’est joué à la voile : le sas d’un bassin et la puissance d’un remorqueur ont tranché.
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Une prime partagée, et la fin d’un monde
Le partage n’est pas un geste sportif : il a été négocié avant l’arrivée. Armateurs et agents craignent qu’une arrivée trop serrée ne pousse les destinataires à déclarer la course nulle. Ils conviennent que le navire à quai le premier réclamerait la prime sans contestation, et que les deux la partageraient. C’est ce qui arrive, et MacKinnon et Keay font de même avec les 100 livres sterling du capitaine gagnant. La saison 1866 sera la dernière où une telle prime figure au connaissement d’un clipper du thé.
La raison croisait déjà la Manche cette année-là. Le vapeur auxiliaire Erl King est parti sept jours après le Fiery Cross. Il entre à Londres le 22 août, quinze jours avant le premier des voiliers, au terme de soixante-dix-sept jours de traversée. Trois ans plus tard, le canal de Suez raccourcit d’environ trois mille milles la route entre la Grande-Bretagne et la Chine, au bénéfice des seuls vapeurs autorisés à l’emprunter. Les clippers, eux, continuent de doubler l’Afrique.
L’Ariel quitte Londres pour Sydney le 31 janvier 1872 et n’arrive jamais. En août, les restes d’une embarcation dont une ferrure porte la lettre A s’échouent sur King Island, dans le détroit de Bass. Le Taeping, lui, s’était éventré sur le récif Ladd, en mer de Chine, le 22 septembre 1871.
Questions courantes
Peut-on encore monter à bord d’un clipper du thé ?
Oui. Le Cutty Sark, construit en 1869 pour ce commerce, est conservé en cale sèche à Greenwich et se visite. Il n’aura fait que huit voyages de thé avant d’être reversé à des cargaisons moins prisées.
Un tonneau de dix shillings, c’est combien de thé ?
Il s’agit d’un tonneau de jauge, soit 50 pieds cubes pour les navires britanniques qui chargeaient le thé en Chine à cette date. La prime s’ajoutait au fret ordinaire, 5 livres sterling le tonneau pour l’Ariel en 1866.
Pourquoi les vapeurs ont-ils si vite gagné la route du thé ?
Le fret payé aux vapeurs pour Londres approchait le double de celui versé aux voiliers, et l’assurance d’une cargaison de thé y coûtait sensiblement moins cher. À partir de 1870, les clippers arrivant en Chine trouvent des rades pleines de vapeurs très demandés.
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Article créé en collaboration avec l’IA.
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