Un poteau électrique de rue portant un câble isolé unique, devant un enchevêtrement d'anciens fils nus.

Plus de 50 % du courant perdu en 2002, 5 à 6 % en 2026, Delhi a redressé son réseau électrique

Delhi perdait plus de la moitié de son électricité en 2002 et n’en perd plus que 5 à 6 % en 2026. La France en laisse 6,62 % dans ses lignes, une facture de 12,8 milliards d’euros entre 2019 et 2023.

Sommaire
  1. En bref
  2. Perdre de l’électricité, ça veut dire quoi
  3. Ce que Delhi a changé dans ses rues
  4. Où se situe la France sur la même échelle
  5. Les 13 TWh que personne ne facture
  6. Ce que la technique seule ne fait pas
  7. Questions courantes

Décryptage

Vous payez aussi l’électricité qui n’arrive jamais jusqu’à votre prise. À Delhi, en 2002, plus de la moitié du courant distribué disparaissait avant d’être facturé. En 2026, les deux distributeurs de la mégalopole, Tata Power et BSES, n’en perdent plus que 5 à 6 % (IEEE Spectrum, 28 septembre 2026). Vingt-quatre ans de chantier séparent les deux chiffres.

Les lignes de distribution de Delhi étaient nues, donc faciles à piquer au crochet, et les compteurs électromécaniques se truquaient. Tata Power a hérité en 2002 d’« un réseau détérioré et surchargé, d’un vol d’électricité massif, de systèmes de facturation et de recouvrement défaillants ». Son directeur général, Dwijadas Basak, ajoute à la liste des fichiers clients inexacts et une main-d’œuvre vieillissante, peu formée.

En 2024, la France a perdu 6,62 % de sa production électrique dans ses réseaux de transport et de distribution, contre 14,16 % en Inde en 2023 (Banque mondiale, données AIE). Les deux valeurs sortent du même indicateur, les pertes de transport et de distribution, alimenté par l’Agence internationale de l’énergie.

En bref

  • Delhi perdait plus de la moitié du courant distribué en 2002, contre 5 à 6 % en 2026.
  • Les leviers sont matériels : lignes isolées, compteurs numériques puis intelligents, SCADA, bancs de condensateurs.
  • La France perd 6,62 % de sa production dans ses réseaux en 2024, l’Inde 14,16 % en 2023.
  • Le rachat de ces pertes a coûté 12,8 milliards d’euros entre 2019 et 2023, répercutés via le TURPE.

Perdre de l’électricité, ça veut dire quoi

12 TWh par an partent en chaleur dans les ouvrages du réseau de distribution français. 13 TWh de plus relèvent des erreurs de comptage, de la gestion administrative des points de livraison et de la fraude (commission d’enquête du Sénat sur l’électricité, 2 juillet 2024). Les premières s’appellent pertes techniques, les secondes pertes non techniques.

Les pertes techniques sont de la physique pure : un conducteur résiste au passage du courant, il chauffe, et cette chaleur part dans l’air. Un transformateur en fait autant, même à vide, sans alimenter personne.

Les pertes non techniques relèvent de la comptabilité : le kilowattheure est bien arrivé chez quelqu’un, mais personne ne l’a payé. C’est là que se loge le vol, et c’est cette moitié-là que Delhi a attaquée de front.

Ce que Delhi a changé dans ses rues

Les câbles nus de Delhi ont disparu. Les distributeurs les ont remplacés par des lignes isolées, un seul câble pour les trois phases, ce qui rend le piquage nettement plus difficile. Les compteurs électromécaniques ont cédé la place à des compteurs numériques, puis à des compteurs intelligents.

SCADA pour la surveillance en temps réel, transformateurs et disjoncteurs vieillissants remplacés, centaines de bancs de condensateurs pour la puissance réactive, régulateurs de tension aux points stratégiques : le détail des travaux menés à Delhi tient de l’ingénierie de réseau classique, appliquée pendant deux décennies.

Le compteur fait le gros du travail comptable : il permet de comparer l’énergie injectée dans un poste de distribution et l’énergie facturée en aval. Sans cette comparaison, un distributeur mesure mal l’endroit où part le courant qu’il ne vend pas.

Le taux de défaillance des transformateurs est passé de 11 % en 2002 à moins de 1 %. L’indice de fiabilité du réseau est passé d’environ 70 % en 2002 à plus de 99,9 %.

Tata Power affichait 53,5 % de pertes en 2002 et 6,3 % en 2023. BSES héritait de 51,5 % dans le sud de Delhi et de 63,1 % dans l’est.

Les mains gantées d'un technicien remplaçant un vieux compteur électromécanique par un compteur numérique.
Delhi est passée des compteurs électromécaniques aux compteurs numériques, puis aux compteurs intelligents.

Et chez nous ?

Où se situe la France sur la même échelle

Le réseau public de transport français perd en moyenne l’équivalent de 2,5 % de la consommation, soit environ 11,5 TWh par an, avec un taux qui oscille entre 2 % et 3,5 % selon la saison et l’heure (les pertes du réseau de transport, RTE). La distribution pèse plus lourd, avec environ 25 TWh par an sur les réseaux exploités par Enedis (Sénat, 2 juillet 2024).

Additionnées, ces deux lignes font 36,5 TWh. Le taux de 6,62 % appliqué aux 547,5 TWh produits en France en 2025 (le bilan électrique 2025, RTE) donne 36,2 TWh. Les deux méthodes tombent au même endroit.

Un point de pertes vaut donc 5,5 TWh par an. C’est environ 6 % du solde exportateur de la France en 2025, soit 92,3 TWh.

Ces pertes se rachètent. « Les gestionnaires de réseaux ont l’obligation de racheter ces pertes », note la commission d’enquête du Sénat, et « ces coûts sont in fine financés par les consommateurs à travers le TURPE », le tarif d’acheminement qui figure sur chaque facture. Entre 2019 et 2023, le total cumulé a atteint 12,8 milliards d’euros, dont 3,2 milliards pour RTE et 9,6 milliards pour Enedis.

Le graphique ci-dessous range douze réseaux nationaux, du plus économe au plus dispendieux.

La France se tient au milieu du peloton ouest-européen, à deux fois moins de pertes que l'Inde. L'indicateur compare des pays entiers, pas des réseaux urbains comme celui de Delhi.
La France se tient au milieu du peloton ouest-européen, à deux fois moins de pertes que l’Inde. L’indicateur compare des pays entiers, pas des réseaux urbains comme celui de Delhi.
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La France se tient au milieu du peloton ouest-européen, devant l’Italie et l’Espagne, derrière l’Allemagne et les Pays-Bas. Le tableau ajoute deux perspectives que l’indicateur international ne couvre pas : un réseau de ville et un réseau de transport pris isolément.

Pertes de transport et de distribution d’électricité, en % de la production
Pays ou réseauPertes (% de la production)AnnéeSource
Singapour0,23 %2023Banque mondiale / AIE
France, réseau public de transport seul2,5 %moyenneRTE
Islande2,93 %2024Banque mondiale / AIE
Corée du Sud3,29 %2024Banque mondiale / AIE
Chine3,43 %2023Banque mondiale / AIE
Pays-Bas3,80 %2024Banque mondiale / AIE
Allemagne5,12 %2024Banque mondiale / AIE
États-Unis5,31 %2024Banque mondiale / AIE
Delhi, distribution (Tata Power et BSES)5 à 6 %2026IEEE Spectrum
France6,62 %2024Banque mondiale / AIE
Italie7,08 %2024Banque mondiale / AIE
Espagne8,29 %2024Banque mondiale / AIE
Royaume-Uni9,85 %2024Banque mondiale / AIE
Nigeria14,15 %2023Banque mondiale / AIE
Inde14,16 %2023Banque mondiale / AIE
Brésil14,97 %2024Banque mondiale / AIE
Bénin58,62 %2023Banque mondiale / AIE
Irak61,81 %2023Banque mondiale / AIE

En France, la fiabilité se mesure en minutes. La coupure moyenne d’un client basse tension a duré 61,9 minutes en 2025, dont 45 minutes d’incidents non programmés (Enedis, données ouvertes). C’est le repère qui avait servi à chiffrer neuf jours de panne à Gary, dans l’Indiana.

Les 13 TWh que personne ne facture

13 TWh de pertes non techniques pèsent un peu plus, sur la distribution française, que les 12 TWh de pertes physiques. Enedis, cité par la commission d’enquête du Sénat, décrit une « hausse exponentielle des fraudes » à partir de l’été 2022. Le distributeur en donne deux moteurs : « l’augmentation des prix de l’électricité et de l’inflation est un des déclencheurs et les réseaux sociaux un des moyens de propagation fulgurante ».

Le rapport ajoute une distinction qui compte pour la suite. Les pertes techniques ne se réduisent qu’au prix d’investissements que le système ne rentabiliserait pas. Les pertes non techniques, elles, se traitent par le comptage et le contrôle.

C’est exactement le levier que Delhi a actionné pendant vingt ans.

Une salle de conduite de réseau électrique, ses écrans muraux et ses opérateurs vus de dos.
La surveillance en temps réel par SCADA figure parmi les leviers cités pour le redressement du réseau de Delhi.

Ce que la technique seule ne fait pas

« La réduction durable des pertes ne peut pas venir de la technologie seule », prévient Abhishek Ranjan, directeur général de BSES Rajdhani Power. « La technologie est un levier important, mais le succès de long terme vient de sa combinaison avec une exécution disciplinée, une responsabilité opérationnelle et un engagement fort des consommateurs », ajoute-t-il.

Les compagnies publiques indiennes affichaient près de 37 % de pertes en moyenne en 2002. Delhi faisait pire. D’autres pays en sont encore là : l’Irak perdait 61,81 % de sa production en 2023, le Bénin 58,62 %. Le mode d’emploi, désormais, est publié en anglais dans une revue d’ingénieurs.

Questions courantes

Quel pays perd le moins d’électricité dans ses réseaux ?
Singapour, avec 0,23 % de sa production en 2023, devant Bahreïn (2,69 % en 2023) et l’Islande (2,93 % en 2024), d’après les données de la Banque mondiale issues de l’Agence internationale de l’énergie.

Les 5 à 6 % de Delhi et les 6,62 % de la France mesurent-ils la même chose ?
Non. Delhi est un réseau de distribution urbain exploité par deux entreprises, quand l’indicateur international additionne le transport et la distribution sur un pays entier. Les deux chiffres se lisent côte à côte, pas comme un classement.

D’où viennent les chiffres de pertes par pays ?
De l’indicateur « Electric power transmission and distribution losses (% of output) » publié par la Banque mondiale à partir des statistiques de l’Agence internationale de l’énergie. La série couvre 1960 à 2024, et tous les pays n’ont pas la même dernière année disponible.

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« Malik » est la voix éditoriale d’Actu Alt Plus pour Monde & Pop Monde : l’actualité internationale reliée à la France, avec ce qu’elle change ici.

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