les tours de refroidissement d'une centrale nucléaire dans un paysage de vallée suisse, panache de vapeur, montagnes

La Suisse rouvre la porte au nucléaire : ce que le revirement helvétique dit (aussi) du débat français

Dix ans après avoir voté la sortie du nucléaire, le Parlement suisse vient de lever l'interdiction de construire de nouvelles centrales — à deux voix près sur un vote clé. Mais le dernier mot reviendra au peuple, par référendum. Décryptage d'un virage qui nous regarde.

Sommaire
  1. Un virage à 180 degrés
  2. La démocratie directe, mode d'emploi
  3. Un miroir tendu à la France
  4. Toute l'Europe rouvre le dossier
  5. Questions courantes

À Berne, le 18 juin, le Conseil national a fait un pas que personne n’aurait parié dix ans plus tôt : rouvrir la porte aux centrales nucléaires. Par 108 voix contre 87, la Chambre du peuple a adopté un contre-projet du Conseil fédéral qui lève l’interdiction d’en construire de nouvelles, inscrite dans la loi après Fukushima. Le même pays qui avait gravé cette sortie dans le marbre vient d’en prendre le contre-pied. Et comme souvent en Suisse, le dernier mot ne reviendra ni au gouvernement ni au Parlement, mais aux électeurs.

En bref

  • Le 18 juin 2026, le Conseil national a approuvé par 108 voix contre 87 un contre-projet qui lève l’interdiction de construire de nouvelles centrales nucléaires, inscrite dans la loi après Fukushima (swissinfo).
  • Le contre-projet répond à l’initiative populaire « Stop au blackout », qui réclamait de garder l’option atomique ouverte.
  • L’UDC, le PLR et une partie du Centre ont voté pour ; la gauche, les Vert’libéraux et l’autre partie du Centre ont dit non.
  • Les Vert-e-s ont aussitôt annoncé un référendum : le peuple suisse tranchera.
  • C’est un revirement par rapport à 2017, quand 58 % des votants avaient approuvé la sortie progressive du nucléaire.

Un virage à 180 degrés

En 2017, la Suisse avait choisi par référendum de tourner la page de l’atome : pas de nouvelle centrale, sortie au fil de l’usure des réacteurs existants. La mesure faisait partie de la Stratégie énergétique 2050, adoptée dans la foulée de Fukushima et approuvée par 58 % des votants. Neuf ans plus tard, le contexte a changé du tout au tout.

La guerre en Ukraine, la flambée des prix de l’énergie et la crainte des coupures ont remis la sécurité d’approvisionnement au cœur des débats. Une initiative populaire, « De l’électricité pour tous en tout temps », surnommée « Stop au blackout », a poussé le gouvernement à réagir. Plutôt que de la combattre frontalement, l’exécutif a proposé un contre-projet qui en reprend l’idée centrale : ne plus s’interdire la moindre nouvelle centrale.

Le ministre de l’Énergie, Albert Rösti, a martelé un argument tout au long des débats : on ne peut pas renoncer d’avance à un outil dont on aura peut-être besoin pour tenir sur le long terme. En face, la gauche et les écologistes y voient un retour en arrière coûteux et risqué, au détriment des énergies renouvelables. Entre les deux, une partie du Centre a hésité jusqu’au bout, ce qui explique des votes parfois serrés au fil de la procédure.

Les chiffres, mis bout à bout, racontent mieux que les mots l’ampleur du grand écart : un peuple qui dit oui à la sortie en 2017, un Parlement qui la défait en 2026, et un voisin français qui, lui, a déjà rouvert ses chantiers.

Le grand écart suisse sur le nucléaire : en 2017, 58 % des votants approuvaient la sortie progressive ; le 18 juin 2026, le Conseil national a levé l'interdiction par 108 voix contre 87 ; la France, elle, a lancé 6 nouveaux réacteurs EPR2.
Graphique Actu Alt Plus. Sources : swissinfo, RTS, Sfen.

Trois repères suffisent à mesurer la bascule. Le 58 % de 2017 disait l’adhésion d’alors à la sortie ; le 108 contre 87 du 18 juin marque le revirement parlementaire ; et les six réacteurs EPR2 lancés en France rappellent qu’à quelques centaines de kilomètres, le débat a déjà tranché dans l’autre sens.

La démocratie directe, mode d’emploi

Pour un lecteur français, le plus dépaysant n’est pas le vote, c’est la suite. En Suisse, un texte adopté par le Parlement n’est pas le point final : si ses opposants réunissent assez de signatures, il est soumis au vote du peuple. C’est exactement ce qui s’annonce ici. Les Vert-e-s ont déjà promis de lancer un référendum, et la collecte de signatures devait démarrer dans la foulée. Autrement dit, les Suisses pourraient, d’ici quelques mois, voter une seconde fois sur l’atome, et potentiellement défaire ce que leurs élus viennent d’approuver.

Cette mécanique change tout. Elle oblige chaque camp à convaincre non pas une majorité de députés, mais une majorité de citoyens. C’est ce qui rend le débat suisse sur l’énergie si vif, si public, et si scruté à l’étranger. Rien n’est joué : une loi adoptée à Berne peut parfaitement être renversée dans les urnes quelques mois plus tard, comme l’histoire récente l’a déjà montré sur d’autres sujets.

une urne de vote sobre et un bulletin glissé par une main, lumière neutre
une urne de vote sobre et un bulletin glissé par une main, lumière neutre

L’image résume la singularité helvétique : ici, le sort d’une centrale ne se décide pas seulement dans un hémicycle, mais aussi au bout d’un bulletin glissé dans une urne. C’est ce détour par le peuple qui distingue le cas suisse de presque tous les autres en Europe.

Un miroir tendu à la France

Vu de Paris, le revirement helvétique résonne d’une drôle de manière. La France, elle, n’a jamais quitté le nucléaire : il assure encore l’essentiel de son électricité, et le pays a relancé un programme de six réacteurs EPR2, dont le devis est désormais plafonné à 72,8 milliards d’euros. Voir un voisin qui avait dit non y revenir conforte le camp pro-atome.

Mais le détour suisse rappelle aussi une différence de taille. Là-bas, un tel choix se soumet au vote populaire ; chez nous, il relève surtout de l’État, actionnaire à 100 % d’EDF, et des grands opérateurs. Reste une question que ni Berne ni Paris ne tranchent vraiment : construire une centrale prend quinze à vingt ans, et le premier des six EPR2 français n’est pas attendu avant 2038. Le vrai test ne sera pas le vote, mais le temps long, celui qui dira si l’Europe, Suisse comprise, tient ses promesses énergétiques.

Toute l’Europe rouvre le dossier

La Suisse n’avance pas seule. Partout sur le continent, le nucléaire, longtemps tabou, revient dans la conversation. Plusieurs pays qui avaient acté leur sortie ou gelé leurs projets reconsidèrent la question, poussés par la même équation : décarboner l’électricité tout en sécurisant l’approvisionnement, sans dépendre des humeurs du gaz importé. Le vote de Berne s’inscrit dans cette vague, un basculement après une décennie où l’atome semblait condamné.

Reste que rouvrir un débat n’est pas construire une centrale. Entre l’intention politique et le premier kilowattheure, il y a des années, des milliards et, en Suisse, un passage obligé par les urnes. Le revirement est réel ; ses effets, eux, se mesureront en décennies.

des lignes à haute tension traversant une campagne au crépuscule
des lignes à haute tension traversant une campagne au crépuscule

Au bout de la ligne, c’est bien cette équation qui se joue : sécuriser le courant qui circule dans ces câbles sans renoncer aux objectifs climatiques. Le vote de Berne n’est qu’une première réponse, et le peuple suisse pourrait bientôt en proposer une autre.

Questions courantes

La Suisse va-t-elle vraiment construire de nouvelles centrales ?

Réponse courte : rien n’est encore décidé. Le Parlement a levé l’interdiction, mais un référendum est annoncé ; ce sont les électeurs qui auront le dernier mot.

Pourquoi ce revirement après 2017 ?

Réponse courte : la crainte des coupures d’électricité et les tensions énergétiques ont remis la sécurité d’approvisionnement au premier plan.

Quel rapport avec la France ?

Réponse courte : la France n’a jamais quitté le nucléaire et a lancé six réacteurs EPR2 ; le cas suisse alimente le débat, mais s’y décide par vote populaire.

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« Malik » est la voix éditoriale d’Actu Alt Plus pour Monde & Pop Monde : l’actualité internationale reliée à la France, avec ce qu’elle change ici.

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