![]()
Sommaire
Décryptage
23,17 ans séparent l’âge civil de Maria Branyas de l’âge lu dans son ADN. La Catalane a été la doyenne de l’humanité du 17 janvier 2023 à sa mort le 19 août 2024, à 117 ans et 168 jours, et l’équipe internationale coordonnée par Manel Esteller à l’Institut Josep Carreras a passé son corps au crible de cinq disciplines. Le même prélèvement de sang y dit deux choses opposées.
En bref
- Ses télomères mesuraient à peine 8 kilobases, la longueur la plus courte de tous les volontaires sains auxquels elle a été comparée, et 40 % d’entre eux tombaient sous le 20e percentile de l’échantillon.
- Six horloges épigénétiques différentes l’ont toutes datée plus jeune que son âge civil, dans les trois tissus analysés.
- Son microbiote intestinal était dominé par les bifidobactéries, avec une diversité de Shannon à 6,78 contre 3,05 chez les femmes témoins.
- Les auteurs posent la limite eux-mêmes : un sujet unique n’autorise aucune conclusion généralisable.
Les analyses portent sur un point daté : 116 ans et 74 jours. Maria Branyas n’avait alors ni cancer déclaré, ni trouble cardiovasculaire, et c’est ce qui rend le dossier rare. Les chercheurs pouvaient observer le vieillissement sans le brouillage d’une maladie, situation quasi introuvable à cet âge. Génomique, épigénomique, protéomique, métabolomique, microbiomique : le résultat a été publié le 24 septembre 2025 dans Cell Reports Medicine. Les cas de supercentenaires ne pèsent d’ailleurs qu’une fois validés un par un.
Le reportage d’euronews diffusé à l’annonce de sa mort, en août 2024, remet un visage sur ce jeu de données.
Ce que 8 kilobases veulent dire
Les télomères coiffent les extrémités des chromosomes et raccourcissent à chaque division cellulaire. Chez Maria Branyas, leur longueur moyenne tombait à peine à 8 kilobases, la plus courte relevée parmi tous les volontaires sains de la comparaison. Plus parlant encore : 40 % de ses télomères se situaient sous le 20e percentile de l’ensemble des échantillons étudiés.
Sur ce marqueur, son corps ne ressemblait pas à celui d’une femme qui allait tenir encore un an. Les mêmes analyses ont trouvé une population de lymphocytes B vieillie, porteuse d’une forte expression de SOX5 et FCRL2, et une signature immunitaire pro-inflammatoire. Rien qui annonce 117 ans et 168 jours. Chez d’autres mammifères, la question se pose au niveau des génomes et de la mort cellulaire ; ici, elle se pose au niveau des marqueurs qui se contredisent.
Six horloges, un seul verdict
Les horloges épigénétiques ne mesurent pas l’usure : elles lisent la méthylation de l’ADN, ces marques chimiques posées sur le génome qui évoluent avec l’âge, et en déduisent un âge par algorithme. L’équipe en a appliqué six, bâties sur des algorithmes différents. Toutes ont rendu le même verdict, dans les trois tissus analysés. Une septième horloge, fondée sur la méthylation de l’ADN ribosomique du sang, l’a confirmé face à 70 témoins dont les deux âges concordaient.
Six horloges épigénétiques sur six ont daté Maria Branyas plus jeune que son âge civil, et une septième, lue sur l’ADN ribosomique, chiffre l’écart à 23,17 ans sur ses 116 ans et 74 jours, alors que 40 % de ses télomères se situaient sous le 20e percentile de l’échantillon étudié (Cell Reports Medicine, 24 septembre 2025).
Le chiffre le plus lisible est ce que cet écart donne une fois reposé sur l’âge réel. Ses 116 ans et 74 jours valent 116,20 ans ; retranchez-en l’écart, et le verdict de cette horloge place son âge épigénétique autour de 93 ans. Un épigénome de 93 ans dans une femme de 116.
Le rythme suivait la même pente. L’équipe mesure un « age pace », soit la distance verticale entre l’âge prédit et la droite de référence de la cohorte, à -17,34 ans. Son épigénome n’était pas seulement en retard : il avançait plus lentement que celui des autres.
Mis côte à côte, les deux âges donnent la mesure du désaccord.

Reprendre ce graphique ou citer ce chiffre
Citez ce chiffre en mentionnant Actu Alt Plus :
Ou réutilisez ce graphique librement sur votre site, attribution incluse :
Le reste du corps penchait du côté protecteur
Le microbiote intestinal est l’autre surprise. Sa diversité de Shannon atteignait 6,78, contre 3,05 en moyenne chez les femmes du groupe témoin, soit plus du double. La composition était dominée par les Actinobacteriota, et surtout par les bifidobactéries, celles qu’on associe d’ordinaire à un intestin jeune.
Le profil lipidique allait dans le même sens : VLDL-cholestérol et triglycérides très bas, HDL élevé, marqueurs inflammatoires GlycA et GlycB au plancher. Côté génétique, l’équipe a identifié sept variants homozygotes touchant seize gènes codants et trois non codants, absents des populations témoins européennes, dont DSCAML1 (fonction immunitaire), MAP4K3 (régulation de la durée de vie) et la famille PCDHA1-9 (cerveau et cœur). Pour APOE, elle portait le génotype opposé à l’allèle lié aux maladies de l’âge ; elle n’avait pas, en revanche, la variante de FOXO3A associée à la longévité.
Le paradoxe va jusqu’au bout. Son sang présentait une hématopoïèse clonale de potentiel indéterminé, avec une mutation SF3B1 et deux mutations TET2, le type d’anomalies qui précède souvent un cancer du sang ou un accident cardiovasculaire. Ni l’un ni l’autre ne sont survenus.
Marqueur par marqueur, le partage est net.
| Marqueur | Mesure | Comparaison | Sens |
|---|---|---|---|
| Longueur moyenne des télomères | 8 kilobases | la plus courte des volontaires sains comparés | Vieillissement |
| Télomères courts | 40 % sous le 20e percentile | ensemble des échantillons de l’étude | Vieillissement |
| Lymphocytes B associés à l’âge | population étendue (SOX5, FCRL2) | groupe témoin | Vieillissement |
| Hématopoïèse clonale | 1 mutation SF3B1, 2 mutations TET2 | sans cancer ni accident cardiovasculaire survenu | Vieillissement |
| Âge épigénétique (horloge de l’ADN ribosomique ; 6 autres horloges concordantes) | -23,17 ans par rapport à l’âge civil | concordance chez les témoins | Jeunesse |
| Rythme de vieillissement (age pace) | -17,34 ans | droite de référence de la cohorte | Jeunesse |
| Diversité du microbiote (Shannon) | 6,78 | 3,05 chez les femmes témoins | Jeunesse |
| Profil lipidique | VLDL et triglycérides très bas, HDL élevé | groupe témoin | Jeunesse |
| Variants génétiques rares | 7 variants homozygotes, 19 gènes touchés | absents des témoins européens | Jeunesse |
Pourquoi un chiffre unique d’« âge biologique » ne tient pas
C’est là que le dossier devient utile au-delà du cas. Un « âge biologique » exprimé en un seul nombre suppose que les marqueurs du vieillissement pointent dans la même direction. Chez Maria Branyas, sur le même prélèvement et le même jour, ils pointaient à l’opposé : l’usure réplicative d’un côté, l’épigénome de l’autre, le microbiote et les lipides avec lui.
Manel Esteller résume le résultat par une « fascinante dualité : la présence simultanée de signaux de vieillissement extrême et de longévité en bonne santé ». La question « quel âge a votre corps ? » n’a donc pas une réponse. Elle en a autant que de marqueurs mesurés, et rien ne garantit qu’ils tombent d’accord.
Les auteurs le disent sans détour : le vieillissement et l’accès à la longévité extrême sont probablement des processus hautement individualisés, et toute conclusion largement applicable tirée d’un sujet unique doit être prise avec prudence. Ils n’ont étudié ni l’effet de l’exercice physique, ni celui d’un ajustement métabolique ou de médicaments. Le communiqué de l’institut retient malgré tout trois traits de son quotidien : une alimentation saine, un réseau social stimulant, l’absence d’habitudes toxiques.
En France, l’Insee estime à 37 000 le nombre de centenaires en 2026, et à 160 000 en 2070 dans son scénario central : les corps très vieux vont se multiplier, et les tests qui prétendent les dater aussi. Devant l’un d’eux, une question tient debout : quel marqueur mesure-t-il exactement, et que dirait celui d’à côté ?
Questions courantes
Où et quand l’étude a-t-elle été publiée ?
Dans Cell Reports Medicine, volume 6, numéro 10, article 102368, le 24 septembre 2025, sous le titre « The multiomics blueprint of the individual with the most extreme lifespan ».
Qui a signé et financé ces travaux ?
Une équipe internationale et pluridisciplinaire conduite par Eloy Santos-Pujol et coordonnée par Manel Esteller, à l’Institut de recherche contre la leucémie Josep Carreras. Les financements cités sont la Generalitat de Catalunya, l’Union européenne, le ministère espagnol de la Science, de l’Innovation et des Universités, les fondations la Caixa et Cellex, l’Association espagnole contre le cancer et la fondation John and Lucille Van Geest.
Les bifidobactéries de son intestin expliquent-elles sa longévité ?
Non. L’étude décrit une composition de microbiote à un instant donné, pas une cause : aucun lien de causalité n’est établi, et les auteurs n’évoquent qu’une piste, l’alimentation qu’elle a suivie pendant ses vingt dernières années.
Votre réaction :
Article créé en collaboration avec l’IA.
Les plus lus
- 1
6 prix Nobel 2026 annoncés du 5 au 12 octobre, l’heure de Paris prix par prix - 2
Ce qui change au 1er octobre 2026 : APL, gaz, franchises - 3
Qui vote pour le Ballon d’or de France Football ? 100 jurés - 4
Prime du champion du monde de cyclisme : 8 000 € pour McNulty - 5
Super El Niño et vortex polaire : l’hiver 2026-2027 en France se joue ailleurs
Nos dossiers
- Océan86
- Record du monde35
- Espace40
- Histoire93
- Famille96
- Évolution78
- Pouvoir d’achat127
- Climat122
Recevez notre sélection dans votre boîte mail
Le meilleur d’Actu Alt Plus : décryptages, chiffres et panoramas. Désinscription en 1 clic, zéro spam.

