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Panorama
Votre téléphone fait tourner du code que personne ne vous a facturé.
Le noyau qui gère sa mémoire, la brique qui déchiffre les pages web, le module qui vérifie le certificat de votre banque : tout cela est du logiciel libre, écrit par des développeurs qui l’ont publié gratuitement. Concrètement, ce code ne passe par aucune caisse enregistreuse. Il n’apparaît donc dans aucune statistique de vente, alors qu’il fait tourner les box, les voitures, les serveurs et les administrations. Depuis 2024, trois travaux permettent enfin de mettre un ordre de grandeur sur cette masse invisible : une étude de la Harvard Business School, une étude commandée par la Commission européenne et le baromètre du CNLL pour la France. Personne ne les avait encore assemblées en un état des lieux chiffré pour le lecteur français. Nous le faisons ici, et nous en dérivons un chiffre que ces sources ne donnent pas.
En bref
- Des chercheurs de la Harvard Business School chiffrent la valeur de l’open source à 8 800 milliards de dollars côté demande, contre 4,15 milliards de dollars côté offre.
- Sans logiciel libre, les entreprises devraient dépenser 3,5 fois plus en logiciels qu’aujourd’hui.
- La Commission européenne estime l’impact de l’open source sur l’économie de l’UE entre 65 et 95 milliards d’euros, pour environ 1 milliard d’euros investi par les entreprises européennes en 2018.
- Nous rapportons cette fourchette à la population de l’Union : elle vaut 144 à 211 euros par habitant et par an, pour 2,2 euros investis par habitant.
- En France, la filière pèse près de 6 milliards d’euros et plus de 60 000 emplois directs selon le CNLL.
- 96 % de cette valeur repose sur 5 % des développeurs : c’est le point de fragilité du système.
Deux façons de compter un logiciel qui ne se vend pas
L’étude de référence s’intitule « The Value of Open Source Software ». Elle est signée par Manuel Hoffmann, Frank Nagle et Yanuo Zhou, et publiée comme document de travail de la Harvard Business School. Sa méthode consiste à séparer deux valeurs que le débat public confond en permanence.
La première est la valeur côté offre : ce qu’il aurait coûté d’écrire ce code une seule fois, si une entreprise avait dû le produire elle-même. Les auteurs de l’étude de Harvard l’estiment à 4,15 milliards de dollars. C’est peu, et c’est logique : un logiciel ne s’écrit qu’une fois.
La seconde est la valeur côté demande : ce qu’il faudrait dépenser si chaque entreprise utilisatrice devait recréer, pour son propre compte, le code libre qu’elle utilise. Ce chiffre monte à 8 800 milliards de dollars. L’écart entre les deux mesure exactement ce que la réutilisation fait gagner à l’économie. Autre repère du même papier : les entreprises devraient dépenser 3,5 fois plus en logiciels si l’open source n’existait pas. Et six langages de programmation concentrent à eux seuls 84 % de la valeur côté demande.
Nous ramenons la valeur européenne à l’habitant
Le chiffre de Harvard est mondial et libellé en dollars, ce qui le rend difficile à situer depuis la France. La Commission européenne fournit l’équivalent régional : les entreprises installées dans l’UE ont investi environ 1 milliard d’euros dans le logiciel libre en 2018, et cet investissement a produit un impact compris entre 65 et 95 milliards d’euros sur l’économie européenne.
Cette fourchette reste abstraite tant qu’elle n’a pas de dénominateur. Nous le posons. La population de l’Union comptée par Eurostat est de 451,3 millions d’habitants au 1er janvier 2025. Nous divisons donc les deux bornes par cette population : 65 000 millions d’euros divisés par 451,3 millions d’habitants donnent 144 euros, et 95 000 millions par 451,3 millions donnent 211 euros. La même division appliquée à l’investissement de départ (1 000 millions d’euros) donne 2,2 euros par habitant. Nous calculons ainsi que le logiciel libre rend entre 144 et 211 euros par Européen et par an, pour 2,2 euros mis au pot par les entreprises du continent. Aucune des deux sources ne publie ce ratio : il vient de notre calcul.

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La lecture tient en une phrase : la barre de l’investissement est presque invisible à côté de celles du retour, parce qu’un euro engagé dans du code libre revient entre 65 et 95 fois. La limite méthodologique doit être dite : la Commission mesure un impact économique global, pas un revenu versé aux ménages, et notre division suppose une répartition uniforme sur la population de l’Union, ce qui n’est jamais le cas dans la réalité économique.
Le tableau ci-dessous rassemble les repères des trois études, avec leur périmètre et leur année de référence. C’est cette mise côte à côte qui manquait en français.
| Indicateur | Valeur | Périmètre | Source (année) |
|---|---|---|---|
| Valeur côté demande de l’open source | 8 800 milliards de dollars | Monde | Harvard Business School (2024) |
| Valeur côté offre (écrire le code une fois) | 4,15 milliards de dollars | Monde | Harvard Business School (2024) |
| Surcoût logiciel si l’open source n’existait pas | 3,5 fois la dépense actuelle | Entreprises, monde | Harvard Business School (2024) |
| Concentration de la valeur | 96 % créés par 5 % des développeurs | Monde | Harvard Business School (2024) |
| Investissement des entreprises de l’UE | environ 1 milliard d’euros | Union européenne (2018) | Commission européenne (2021) |
| Impact sur l’économie européenne | 65 à 95 milliards d’euros | Union européenne | Commission européenne (2021) |
| Effet d’une hausse de 10 % des contributions | +0,4 à +0,6 % de PIB et plus de 600 start-up | Union européenne | Commission européenne (2021) |
| Retour par habitant (notre calcul) | 144 à 211 euros par an | Union européenne | Calcul AAP d’après Commission européenne et Eurostat |
| Marché du logiciel libre | près de 6 milliards d’euros | France (2022) | CNLL (2022) |
| Emplois directs | plus de 60 000 | France | CNLL (2022) |
Deux ordres de grandeur ressortent de ce tableau. Le premier est l’écart entre ce que coûte l’écriture et ce que vaut l’usage. Le second est la modestie des sommes investies au regard du retour mesuré.

La France pèse 6 milliards d’euros dans la filière
Le pont avec l’économie française existe et il est documenté. Le baromètre du CNLL, la fédération des entreprises du numérique libre, chiffre le marché français à près de 6 milliards d’euros et à plus de 60 000 emplois directs. La croissance attendue est de près de 8 % par an entre 2022 et 2027, ce qui représente plus de 26 000 recrutements à réaliser sur la période. Le CNLL rappelle aussi que ce marché a été multiplié par 40 en moins de vingt ans, et situe la France au coude à coude avec l’Allemagne et le Royaume-Uni.
Concrètement, cela signifie que le logiciel libre n’est pas seulement une économie de dépense pour les acheteurs publics et privés. C’est aussi une filière d’emploi qualifié, avec des sociétés de services, des éditeurs et des intégrateurs installés en France. Les administrations en sont des clientes directes, du poste de travail des agents aux serveurs qui hébergent les téléservices.
Reste une question que les études ne tranchent pas : la valeur créée par le code libre revient-elle aux pays qui l’écrivent ? Rien ne garantit qu’un développeur français bénéficie du gain que son code procure à une entreprise située ailleurs. C’est précisément ce décalage qui alimente le débat européen sur la souveraineté numérique.
96 % de la valeur repose sur 5 % des développeurs
Le chiffre le plus inconfortable de l’étude de Harvard n’est pas le plus gros. Les auteurs constatent que 96 % de la valeur côté demande est produite par seulement 5 % des développeurs open source. Une poignée de personnes maintient donc des briques dont dépendent des millions d’entreprises.
Ce déséquilibre a un nom dans le métier : la dépendance à des mainteneurs bénévoles. Nous en avons documenté un cas concret avec la ville de Munich et libexpat, une bibliothèque utilisée partout et tenue par un seul développeur. Si ces mainteneurs s’arrêtent, le code ne disparaît pas du jour au lendemain, mais il cesse d’être corrigé, et les failles restent ouvertes.

La conséquence financière est mesurable avec les chiffres déjà cités. Si les entreprises devraient dépenser 3,5 fois plus sans open source, alors chaque brique abandonnée transfère une part de ce surcoût vers leurs budgets. Le financement du travail de maintenance coûte donc structurellement moins cher que son absence.
Ce qui se joue dans les deux ans
La Commission européenne a chiffré l’effet d’un effort supplémentaire : une hausse de 10 % des contributions annuelles au code libre produirait une croissance du PIB de 0,4 à 0,6 % et ferait naître plus de 600 start-up du numérique dans l’Union. C’est l’argument qui revient dans les discussions sur les budgets publics du numérique.
Le second front est celui de l’intelligence artificielle, où la même bascule ouvert contre fermé rejoue à l’identique. Nous avons regardé ce que valent déjà les modèles ouverts chez soi, et la question du financement de leurs mainteneurs s’y posera dans les mêmes termes.
À surveiller côté français : la publication du prochain baromètre du CNLL, qui dira si la trajectoire de 8 % par an tient, et les arbitrages budgétaires des administrations, qui décident chaque année si elles achètent des licences ou financent du code. Deux décisions qui, prises ensemble, pèsent plus lourd que n’importe quel discours sur la souveraineté.
Questions courantes
Pourquoi un logiciel gratuit peut-il valoir 8 800 milliards de dollars ?
Parce que la gratuité porte sur le prix payé, pas sur la valeur d’usage. L’étude de Harvard mesure ce qu’il faudrait dépenser si chaque entreprise devait recréer pour elle-même le code libre qu’elle utilise. Écrit une seule fois, ce code coûte 4,15 milliards de dollars ; réutilisé par tous, il en vaut 8 800.
D’où vient le chiffre de 144 à 211 euros par habitant ?
Il vient de notre calcul, pas des sources. Nous divisons la fourchette de la Commission européenne, soit 65 à 95 milliards d’euros d’impact annuel, par les 451,3 millions d’habitants de l’Union recensés par Eurostat au 1er janvier 2025. La même division appliquée au milliard d’euros investi donne 2,2 euros par habitant.
Le logiciel libre est-il vraiment un secteur d’emploi en France ?
Oui. Le CNLL chiffre la filière française à près de 6 milliards d’euros et à plus de 60 000 emplois directs, avec plus de 26 000 recrutements attendus d’ici 2027 et une croissance de près de 8 % par an sur la période 2022-2027.
Que se passe-t-il si un mainteneur arrête ?
Le code reste disponible, mais il n’est plus corrigé. Comme 96 % de la valeur mesurée est produite par 5 % des développeurs, l’arrêt de quelques personnes suffit à laisser sans entretien des briques utilisées par des millions d’entreprises. C’est le risque que les financements publics et privés cherchent à couvrir.
Investir dans l’open source rapporte-t-il à l’économie européenne ?
La Commission européenne l’estime ainsi : une hausse de 10 % des contributions annuelles produirait entre 0,4 et 0,6 % de croissance du PIB et plus de 600 start-up supplémentaires dans le numérique. Le rapport observé sur 2018 était de 65 à 95 euros de retour pour un euro investi.
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Article créé en collaboration avec l’IA.
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