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Mise en perspective
On a tous levé un sourcil à table. Un « cheh » lâché entre deux plats, un « wesh » lancé dans le couloir, un « du coup » toutes les trois phrases : l’inquiétude arrive seule, et elle est vieille comme les générations. Elle mérite mieux qu’un soupir.
La question tient en une ligne : le vocabulaire des jeunes recule-t-il ? Nous sommes allés voir ce que la France mesure réellement, et surtout ce qu’elle ne mesure pas. La réponse dépend moins de l’argot que des protocoles.

Quatre angles suffisent à s’y retrouver, du dîner jusqu’aux copies de CM2.
Le fait
« Wesh » vient de l’arabe algérien « wach rak », « comment vas-tu », où « wach » fonctionne comme une particule invariable proche de notre « qu’est-ce que ». C’est ce que documente une chronique universitaire citant Dominique Caubet, professeure à l’Inalco : le mot arrive en France dans les années 1980 par le hip-hop, et il entre au Petit Robert en 2009.
« Cheh » suit un chemin voisin, interjection venue de l’arabe dialectal du Maghreb, qui signifie « bien fait (pour toi) » et dont l’usage français est attesté à partir des années 1990. Quant à « du coup », il ne sort pas des cours de récréation : c’est un connecteur du français parlé que les adultes emploient au moins autant, et qu’ils reprochent pourtant aux adolescents. Un mot entré au dictionnaire il y a dix-sept ans a cessé d’être une nouveauté.
Notre lecture
Chez les linguistes, la réponse est majoritaire et elle est ancienne. Le collectif Les linguistes atterrées l’a résumée dans un tract publié chez Gallimard en 2023, « Le français va très bien, merci » : « Non, les jeunes, les provinciaux ou les Belges ne “déforment” pas la langue. » L’affirmation est nette. Elle ne dit pas, à elle seule, ce que valent les copies.
Alors nous avons cherché la mesure. Elle manque : aucune enquête nationale ne compte l’étendue lexicale des élèves avec le même protocole d’une époque à l’autre.
Une seule épreuve française a été repassée à l’identique sur longue durée, la dictée de la DEPP, un texte de 67 mots et 16 signes de ponctuation, soit 83 items, administré en 1987, 2007, 2015 et 2021 à des élèves de CM2. Le nombre moyen d’erreurs y passe de 10,7 à 19,4. Les erreurs lexicales, elles, passent de 2,1 à 3,0.
Nous avons rapporté les erreurs lexicales au total des erreurs de cette dictée DEPP, année par année : selon nos calculs, sur les 8,7 erreurs supplémentaires accumulées par les élèves de CM2 entre 1987 et 2021, 0,9 seulement relève du lexique, soit 10 %. Neuf dixièmes de la dégradation mesurée ne portent pas sur les mots. Entre 2015 et 2021, la part lexicale n’a pas bougé d’un dixième de point pendant que le total gagnait 1,4 erreur : la totalité de l’aggravation récente est grammaticale.
La nuance
Le meilleur argument des parents porte sur tout le reste, et il est solide. La même dictée affiche 81 % d’erreurs en plus en trente-quatre ans. Ce chiffre est mesuré, il ne se négocie pas, et il désigne quelque chose de réel : la maîtrise écrite des accords.
À l’international, la compréhension de l’écrit des élèves français de CM1 s’établit à 514 points en 2021, contre 527 de moyenne européenne, après 531 en 2001 sur les textes informatifs. La France s’est stabilisée quand ses voisins baissaient : bonne nouvelle relative, pas victoire.
Dire aux parents que tout va bien serait donc faux. Leur dire que « cheh » y est pour quelque chose le serait tout autant : ni la dictée ni PIRLS ne mesurent le lexique, et l’écart qu’ils enregistrent porte sur l’écrit scolaire. Ce qui se rétracte, c’est le temps passé dans les textes longs. Le vocabulaire, lui, reste hors champ des instruments.
À surveiller
Trois choses. D’abord l’absence d’indicateur lexical répété : tant qu’il n’existe pas, les chiffres du type « les jeunes vivent avec 400 mots » restent invérifiables. La sociolinguiste Maria Candea a montré en avril 2024 pourquoi ces comptages dérapent : ils confondent les occurrences et les mots différents, quand un adulte a besoin d’au moins 10 000 mots pour une conversation ordinaire.
Ensuite ce que l’école fait des langues de la maison : dix classes de l’académie de Montpellier ont testé pendant trois ans, avec le laboratoire LHumain de l’université Paul-Valéry, les biographies langagières plutôt que l’interdiction.
Enfin l’entrée des mots : plus de 150 mots, expressions et sens nouveaux rejoignent le Petit Robert 2026, dont l’argot marseillais « gâté », popularisé par un titre de rap. Une langue qui absorbe n’est pas une langue qui se vide.
Série AAP
Nous suivions déjà l’indicateur qui bouge vraiment : le 16 juin 2026, AAP mesurait 18 minutes de lecture loisir par jour chez les jeunes Français, contre 3 h 01 d’écran par jour, d’après l’enquête Ipsos pour le Centre national du livre. C’est ce compteur-là qui décroche, pas le lexique.
Le graphique ci-dessous rend visible ce que les commentaires ratent : le total des erreurs grimpe, la part qui touche aux mots se réduit.

Reprendre ce graphique
Réutilisez ce graphique librement sur votre site, en citant Actu Alt Plus. Copiez le code ci-dessous :
La lecture tient en une phrase : en 1987, une erreur sur cinq était lexicale ; en 2021, une sur six et demie. Le tableau donne les valeurs brutes derrière ce calcul.
| Année | Erreurs totales | Dont erreurs lexicales | Part lexicale |
|---|---|---|---|
| 1987 | 10,7 | 2,1 | 19,6 % |
| 2007 | 14,7 | 2,6 | 17,7 % |
| 2015 | 18,0 | 3,0 | 16,7 % |
| 2021 | 19,4 | 3,0 | 15,5 % |
Une limite s’impose aux deux camps : cette épreuve note l’orthographe de mots dictés, pas le nombre de mots qu’un enfant connaît. Elle ne prouve donc pas que le vocabulaire tient bon. Elle prouve que la comparaison qui circule, celle qui va du « niveau qui baisse » à l’argot des ados, s’appuie sur un instrument qui ne regarde pas là. Les cerveaux non plus ne se vident pas à l’adolescence : ils élaguent pour gagner en efficacité.
Reste la table du dîner. Un adolescent qui dit « cheh » emploie un mot arabe passé par le rap, comme d’autres générations ont adopté les leurs avant lui.
Le désaccord entre parents et linguistes n’a rien d’un malentendu : les uns parlent de ce qu’ils entendent, les autres de ce qui est mesuré, et chacun a raison sur son terrain. On peut lever un sourcil sur les mots. Il est plus utile de le lever sur les pages.
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Article créé en collaboration avec l’IA.
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